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Le drame congolais: une succession d’occasions manquées

Le drame congolais: une succession d’occasions manquées

Le drame congolais procède d’une série d’occasions politiques et historiques manquées depuis novembre 1958. À chaque fois, les grands tournants de la vie nationale s’opèrent sans une raison apparente. En réalité, ils sont inspirés par les lobbies de violence, d’instabilité et d’exclusion qui agissent dans l’obscurité ou au grand jour pour influer sur la gestion du pouvoir d’État.

1.Le Président Fulbert Youlou (abbé de vocation et profession) se sert d’une majorité parlementaire obtenue à l’issue d’un découpage électoral inique pour abolir, le 10 avril 1963, un système démocratique en vigueur au Congo.
Au lieu de consolider la jeune expérience démocratique, le Président Fulbert Youlou s’engage, sans raison apparente, à fusionner les trois formations politiques existantes: MSA, UDDIA-RDA, PPC. Il installe ainsi le pays dans la voie d’un parti unique de droite, à l’instar du régime du Président Houphouët Boigny, dans un contexte international de rivalité des blocs gauche/droite. Pourtant, malgré les crises politiques de 1957, 1958 et 1959 imputables, en grande partie, au tempérament obstiné de l’abbé, les institutions nationales ont fonctionné en privilégiant le dialogue politique consolidé par la formation des gouvernements d’union nationale. Il est destitué en 1963 par un mouvement populaire sous l’impulsion des syndicalistes, des jeunesses protestante, catholique, ouvrière, estudiantine et scolaire. Le bilan de ce soulèvement des populations de Brazzaville est de trois morts (martyrs de la révolution). Mais aucun parti politique existant ne parvient à survivre après la chute du régime de l’abbé; au contraire, le pays opte pour une formule de parti unique de gauche.
2. Le Président Alphonse Massamba-Débat, protestant de religion, pourtant convaincu du caractère extrémiste du courant marxiste avant-gardiste de son parti (MNR), favorise l’élimination des courants modérés (libéral chrétien et gauche intellectuelle).
Au lieu d’opter pour le projet politique proposé par une élite technicienne, le Président Alphonse Massamba-Débat adhère à la théorie maoïste qui relègue les intellectuels au 7è rang de l’échelle sociale, favorise le rôle des révolutionnaires qui clament que la révolution n’a pas besoin de savants, mais du génie créateur des masses populaires. C’est dans ce contexte que les premiers assassinats d’intellectuels ont eu lieu dans l’histoire de la jeune République. Alors que ses performances économiques sont bonnes, le Président laisse se développer un climat de terreur instauré par les milices armées: JMNR, Défense civile, Garde présidentielle avec les sinistres Mabouaka et un dénommé Castro. Sans motif apparent, il réalise un coup d’État constitutionnel le 12 janvier 1968 (dissolution de l’Assemblée nationale et suppression du poste de Premier ministre), en s’appuyant sur les milices armées et la Défense civile contrôlées par le courant marxiste avant-gardiste. Les affrontements entre l’Armée et la Défense civile se soldent par une centaine de morts au Camp de la météo, à Makélékélé. Le Président Alphonse Massamba-Débat perd le contrôle du pouvoir en 1968 avec l’intégration de la Défense civile dans les Forces armées congolaises. Cependant, les courants modérés civils et militaires ne parviennent pas à s’imposer sur la scène politique nationale.
3. Le Président Marien Ngouabi, fondateur du Parti Congolais du Travail (PCT), essuie plusieurs tentatives de coups d’État opérés par les courants de droite libérale (Kinganga, alias Siroko, Augustin Poignet, Bernard Kolélas…) et de gauche radicale (Mouvement du 22 février 1972 d’Ange Diawara, Ambroise Noumazalaye, Camille Bongou, Godefroid Matingou, Benoît Moundélé Ngollo…). Il finit par constater l’échec du socialisme scientifique par la déclaration du comité central du 12 décembre 1975, malgré le premier boom pétrolier.
Au lieu de négocier une ouverture politique, le Président Marien Ngouabi s’engage, sans justification claire, à poursuivre, coûte que coûte, la radicalisation de la révolution et sollicite, contre toute attente, la collaboration de son prédécesseur, le Président Alphonse Massamba-Débat.
Inspirés par son lobby OBUMITRI (oligarchie bureaucratique, militaire et tribale), ses compagnons crient à la trahison de la révolution et mettent en exécution leur slogan: « si tu avances, nous avançons, si tu t’arrêtes, nous te pointons, si tu recules, nous t’abattons! ». Le dénouement est tragique pour les deux présidents qui seront assassinés. Malgré l’assassinat des présidents de la République et de nombreux responsables civils, militaires et religieux, l’option socialiste est maintenue comme doctrine officielle du nouveau régime incarné par une junte.
4. Le Président Jacques Joachim Yhombi Opango, adepte reconnu du système libéral, arrive au pouvoir après le constat officiel de l’échec du socialisme initié par le Président Alphonse Massamba-Débat et radicalisé par le Président Marien Ngouabi.
Au lieu de profiter de cette conjoncture particulière pour donner un coup d’arrêt à un système politique dont le bilan s’est révélé globalement négatif, le Président Jacques Joachim Yhombi Opango se déclare sans raison apparente: «fidèle continuateur de l’œuvre du Président Marien Ngouabi, fondateur du premier parti marxiste léninisme au pouvoir en Afrique noire».
Président de la junte qui a pris le pouvoir en dehors de tous les mécanismes constitutionnels, ouvertement soupçonné d’animer l’aile droitière et liquidationniste du PCT, dont il est suspendu du Comité central, le Président Jacques Joachim Yhombi Opango réhabilite, sans raison apparente, cette instance dirigeante du parti qui réalise un coup d’État de palais le 5 février 1979.
5. Le Président Denis Sassou-Nguesso arrive au pouvoir dans une conjoncture économique exceptionnellement favorable avec le second boom pétrolier des années 1980.
Au sortir de la série de crises politiques et sociales aigues, le Président Denis Sassou-Nguesso, au lieu de modérer la ligne politique du régime opte, sans raison apparente, pour une vision autarcique et autogestionnaire de développement dite autocentré et autodynamique inspirée du modèle des économies planifiées des pays de l’Europe centrale. Malgré les importantes ressources propres générées par les revenus pétroliers, il continue à recourir aux emprunts secs à l’extérieur et à l’étatisation de l’économie. Cette politique se solde par un endettement colossal et une paupérisation des populations. Le Congo devient le pays le plus endetté par tête d’habitant au monde.
6. Après la Conférence nationale de 1991, le Professeur Pascal Lissouba est le premier Président démocratiquement élu au suffrage universel direct dans l’histoire du Pays.
Pendant qu’il s’attelle à gérer les alliances électorales historiques nouées depuis 1958 entre les leaders politiques de la vallée du Niari et ceux de la Cuvette, dans le souci de donner un caractère national aux projets politiques, son lobby «la bande des quatre» s’ingère maladroitement dans la gestion des grandes stratégies du pouvoir. Par exemple, ce lobby passe outre les instructions du Président de la République pour élire le président de l’Assemblée nationale. Il initie une compétition dans l’hémicycle entre le candidat du PCT soutenu par le Président et un candidat allié à l’UPADS, au motif que le président de l’Assemblée doit nécessairement sortir du groupe parlementaire majoritaire. Mais la suite des événements donnera raison au Président Pascal Lissouba, car, après plusieurs tractations, André Milongo, devenu président de l’Assemblée, est issu d’un groupe parlementaire bien moins important que celui du PCT.
A cause de cette maladresse politique de la bande des quatre, le nouveau régime bascule dans une série de crises politiques et militaires.
Notons que la bande des quatre est composée d’anciens du MNR des années 1965 qui, arrivés au pouvoir en 1992, reprennent leur vieille formule de milices armées.
Face à une Force publique fortement tribalisée par l’ancien régime, la bande des quatre préconise la création des Cocoyes pour soutenir le nouveau pouvoir constamment menacé par les anciens candidats à l’élection présidentielle de 1992. En effet, les armes ramassées dans le Couloir du Congo pendant la transition sous le Premier ministre André Milongo se sont retrouvées aux mains des Ninjas. L’arsenal de la milice populaire de PCT est devenu l’héritage des Cobras. Le mandat de Président Pascal Lissouba se trouve placé sur un volcan en activité et va connaître deux guerres civiles: celle dite Nibo/Tchèques à Bacongo et celle particulièrement sanglante de 1997 qui s’est inutilement poursuivie en 1998 et 1999 pour organiser la chasse aux prétendus «génocidaires» de l’ancien régime.
7. Le Président Denis Sassou-Nguesso revient au pouvoir les armes à la main à la fin de la guerre civile de 1997 avec l’aide de l’armée angolaise qui campe sur le territoire national pendant près deux ans. Au lieu de repartir tout simplement à Libreville pour conclure un accord de cessation des hostilités et prendre la communauté nationale et internationale à témoin, le Président Denis Sassou-Nguesso, sans raison apparente, a continué de tuer un serpent mort en traquant les responsables de l’ancien régime au nom de la paix. Au sortir de la guerre civile, un pouvoir dyarchique s’installe avec l’émergence du lobby oubanguien dit Katangais qui s’est illustré pendant la guerre civile. Ce nouveau lobby, initié par le colonel François Xavier Katali et Edouard Ambroise Noumazalaye, prend la place du lobby Kouyou en pays Bangala.
L’histoire du pays semble à nouveau se répéter avec la résurgence des courants politiques déjà connus après le soulèvement populaire de 1963 avec le retour au pouvoir:
– des tenants du courant libéral chrétien (Paul Kaya, Mambou Aimée Gnali, nièce de Joseph Pouabou, Edouard Ebouka Babakas, Pr Lumwuamu, colonel Aimé Portella…) ;
– du courant des marxistes avant-gardistes (Edouard Ambroise Noumazalaye, Claude Ernest Ndalla, dit Graille, Justin Lékoundzou Itihi Ossétoumba, Pierre Nzé, Martin Mbéri, Gabriel Oba Apounou…) ;
– de la gauche modérée et intellectuelle (Jean Pierre Thystère Tchicaya, Rodolphe Adada, Pierre Moussa, Jean-Baptiste Tati Loutard, Martin Mbemba, Pierre Damien Boussoukou Boumba, Henri Djombo, Mathias Dzon);
– du courant militaire (Yves Motando Mongo, Pierre Oba, Yvon Ndoulou, Niombbela, Florent Tsiba, Moundélé Ngollo, Moukoki, Longonda, Norbert Dabira, Konta, Hilaire Mouko, Bouissa Matoko, Morlendé, François Ndenguet, Adoua, Aboya, Bonaventure Engobo, Zambila, Ntsourou, Elobakima…);
– des anciens compagnons du président (Raymond Damase Ngollo, François Xavier Katali, Gérard Bitsindou, Emmanuel Ngouélondéle Mongo, Lucien Gouéguel, Alphonse Mboudo Nesa…;
– du clan familial (Aimé Emmanuel Yoka, Jean Dominique Okemba…).
Comme en 1964, le courant libéral chrétien sera le premier évincé du Gouvernement (Paul Kaya, puis Mambou Aimée Gnali…). Par la suite, les courants marxiste et gauche modérée seront considérablement affaiblis avec le limogeage progressif de Claude Ernest Ndalla, Lékoundzou Itihi Ossétoumba, Pierre Nzé, Martin Mbéri, Jean Marie Tassoua, Mathias Dzon, … Reste en lice le courant militaire considérablement épuré, le clan familial et quelques fidèles compagnons du Président.
Le triomphe de ces trois ailes issues de la guerre civile renvoie aux calendes grecques les possibilités d’une véritable ouverture démocratique au Congo.
Leçon de chose pour les lecteurs: identifiez pour votre gouverne personnelle les noms des personnalités publiques et privées qui se sont constituées membres des lobbies de violence, d’exclusion et d’instabilité de chaque régime politique de notre pays de 1958 à nos jours.

Source de ce point de vue : « Quête démocratique en Afrique tropicale (les occasions manquées au Congo-Brazzaville de 1957 à 1997» p.p. 215 à 218) publié à L’Hharmattan, Paris 2011 .

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Heure de Brazzaville

26 septembre 2020, 04: 47

Editorial

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