L’Eglise et les migrations: réduire la dangerosité du phénomène : Interview de l’abbé Mesmin-Prosper Massengo, président du groupe de travail sur les migrants au SCEAM

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Président du groupe de travail sur les migrants en Afrique au Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), l’abbé Mesmin-Prosper Massengo, de retour de Rabat au Maroc, nous a accordé une interview dans laquelle il aborde les spécificités et les objectifs de la pastorale des migrants en Afrique.

 

*Dans quel cadre s’est tenue la réunion de Rabat et à quel titre y avez-vous participé?
**J’étais à Rabat dans le cadre de mes fonctions au sein du SCEAM, le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar, dont je suis depuis une dizaine d’années le président du groupe de travail sur les migrants en Afrique. Ce thème est cher au Pape François. Il a d’ailleurs créé exprès un dicastère qui reste très attentif aux questions de migration. Dans notre groupe de travail, nous nous sommes rendus compte du problème que représentent les jeunes de l’Afrique au sud du Sahara qui veulent, par tous les moyens, gagner l’Europe. Il était de notre devoir, en tant qu’Eglise, de nous rendre auprès d’eux, ne serait-ce que pour les écouter. C’est la deuxième fois que nous nous retrouvions à Rabat. L’an dernier, au mois d’octobre, nous nous étions rendus à Meknès, à Tanger et, donc, à Rabat. Nous avions pu toucher du doigt une réalité difficile. Cette fois-ci, nous avons tenu à intéresser à cette situation les évêques des pays concernés par le phénomène. Soit les évêques Burkina, de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Mali et du Cameroun. Le chef de délégation était Mgr Anton Sipuka, évêque d’Umtata, en Afrique du Sud, et premier vice-président du SCEAM en charge des questions de Justice et Paix. Nous avons été reçus par le Cardinal Cristobal, récemment créé, et par le Nonce apostolique à Rabat.

*En quoi a exactement consisté votre travail?
**Nous nous sommes rendus à Meknès qui accueille beaucoup de migrants; à Tanger, en face de l’Espagne vu que beaucoup de ces jeunes visent un passage en force vers l’Europe, et à Oujda, à la frontière avec l’Algérie et le Mali. La chose importante à signaler c’est que nous comptions dans notre délégation un envoyé du Vatican, ainsi qu’un évêque espagnol, l’Espagne étant le pays de destination de ces jeunes migrants.

*L’Afrique centrale est-elle concernée par le phénomène des migrants et à quelle hauteur?
**Il y a plus d’Africains qui circulent à l’intérieur de l’Afrique que ceux qui veulent gagner l’Europe contrairement à ce que les médias disent. Jusqu’à 80% des migrants sont à l’intérieur de l’Afrique et seulement quelque chose comme 4% à 5 pour ceux qui tentent de passer en dehors du continent. Au Maroc, le taux de migration au départ de l’Afrique centrale n’est pas aussi élevé qu’en Afrique de l’Ouest. C’est surtout le Cameroun qui est fortement marqué par ces flux. Il y a aussi des Congolais de Brazzaville, des Gabonais ou des Tchadiens mais qui sont dans une certaine immigration régulière, pour des raisons d’études pour la plupart d’entre eux. Il y a aussi des lusophones, venus de Guinée Bissau, par exemple, ou de Sao Tome. Donc, en Afrique centrale, il n’y a que le Cameroun qui se signale par une certaine poussée de l’immigration clandestine. Mais il est difficile de donner des proportions.

*Et l’Eglise, notre Eglise: comment travaille-t-elle sur ces questions?
**On peut dire que l’Eglise du Congo Brazzaville est bien structurée. Elle collabore très bien avec le dicastère du Vatican dont j’ai parlé. Dans l’archidiocèse de Brazzaville dont je relève, nous avons toute une commission, la CEMIR (Commission épiscopale pour les migrants et les réfugiés, Ndlr) qui fonctionne comme une ONG. Elle est dirigée par un prêtre docteur en théologie de la mobilité humaine et sorti de l’université Urbaniana de Rome, l’abbé Destin Mouene Nzorombe. C’est pour dire que l’archevêque de Brazzaville prend vraiment à cœur cette question. Nous menons par exemple des démarches auprès de nos frères rwandais de Kintele qui ont perdu leur statut de réfugié à la suite d’une rencontre tripartite HCR-Congo-Rwanda. Nous menons aussi une action en direction de nos frères centrafricains. Nous sommes en liaison également avec la police nationale, lorsque des débordements sont remarqués dans les sites de l’Eglise catholique, notamment à la cathédrale.

*Donc collaboration avec les autorités du Congo. Et les pays voisins?
**Bien sûr, nous travaillons avec eux pour une question aussi importante! Pourquoi parle-t-on d’immigration irrégulière? C’est parce qu’il y a infraction aux lois d’un pays en matière de mobilité humaine. Nous évitons des expressions comme «immigration illégale» parce que cela peut donner lieu à des rafles ou des attaques etc… En cette matière, nous suivons les quatre verbes que le Pape François nous a recommandés: accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Il faut qu’on y arrive.

*La question incontournable: comment mettre fin à l’immigration?
**Nous n’avons, jamais au grand jamais, eu la prétention de mettre fin à l’immigration irrégulière. Le Pape n’y prétend pas du tout. L’immigration est un phénomène inhérent à la nature humaine; on ne peut jamais y mettre fin. Ce que nous voulons, c’est en réduire la dangerosité. C’est ce que vise la pastorale de l’Eglise. L’être humain est appelé à se mouvoir. Même Jésus, notre maître, a dû trouver refuge en Egypte. Pour la première fois au Vatican, on a mis au point un document sur la pastorale d’accompagnement du migrant interne. C’est vous dire l’importance de la question aux plus hautes sphères de l’Eglise.

Propos recueillis par
Albert S. MIANZOUKOUTA