La sape, une régression mentale érigée en prouesse sociale!

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Phénomène social en grande progression, le dandysme version congolaise s’est, depuis des décennies, de manière altière, appelé «Société des ambianceurs et personnes élégantes, Sape, en abréviation. Après avoir végété pendant un moment dans une espèce de marginalité sociale, les sapeurs revendiquent clairement et avec force, cette manière d’être. De cette sorte de déviance à une reconnaissance officielle, tel est le parcours de cette société dont le fonctionnement ne saurait éluder quelques interrogations.

 

La «sapologie», un dérivatif

A moins de croupir dans l’ilotisme, tout citoyen devrait se poser les bonnes questions liées au fonctionnement de son pays. Ainsi, dans le jeu des interactions individuelles et sociales, il construit, avec autrui, des liens de partage multiforme qui contribuent à un bon vivre-ensemble. De même, son pays étant dans ce monde globalisé où les réseaux sociaux ont considérablement réduit la distance entre les terriens, le citoyen d’un pays qui devient citoyen du monde devrait, dans un réflexe de solidarité universelle, se préoccuper de ce qu’il se passe dans d’autres pays.
Or, cette manière excentrique de valoriser le vêtement éloigne ou détourne ces compatriotes des grandes problématiques économiques, environnementales et politiques de portée nationale et internationale. Par ailleurs, ces excentricités heurtent notre culture fondée, entre autres, sur le respect des morts, lorsque les sapeurs se livrent à des bouffonneries, lors des funérailles.
Car, malheureusement, les cérémonies funéraires sont aussi pour eux des occasions d’exhibition et d’émulation. Là où les autres se recueillent et fon t le deuil, les sapeurs ont le cynisme de parader, pour exhiber la dernière création de tel grand couturier européen. Quoi de plus normal que d’admirer ceux qui s’habillent élégamment? Mais décerner le titre d’artiste aux sapeurs, fétichistes du vêtement bien griffé, et les mettre sur un pied d’égalité avec les créateurs et les interprètes des œuvres de l’esprit que sont les écrivains, les scénaristes, les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les réalisateurs, les metteurs en scène, les comédiens… C’est tiré par les cheveux!

La création vestimentaire occidentale célébrée

Si l’on met tant d’énergie et de passion à valoriser les modélistes et stylistes occidentaux, en quoi est-ce que ceux qui sont réduits à porter ces vêtements et chaussures comme ils importent presque tout ce qu’ils consomment, sont-ils des artistes ou des vecteurs de la culture congolaise? Si l’on doit exhiber les créations de Jorggio Armani, de Daniel Escher…, on ne célèbre pas le génie créateur des Congolais mais plutôt celui des Occidentaux. Il est bien regrettable qu’à l’occasion de son ouverture à Brazzaville, en 2013, le Festival «Etonnants voyageurs», grand’messe des écrivains, se fût encombré d’un carnaval de sapeurs.
On ne fait pas la grandeur du Congo en faisant  la publicité des grands couturiers, stylistes et modélistes occidentaux (Valentino Uomo, Givenchy, Yves Saint-Laurent, Jean-Marc Weston…). Ce n’est pas en faisant de la gesticulation dans la manière de manger ou de boire pendant qu’on consomme un mets ou un vin du cru français ou italien qu’on exprime le génie culturel congolais. Ce n’est pas en se livrant à des challenges vestimentaires que les Chinois ont atteint ce niveau de développement industriel et économique qui, à certains égards, inquiète les Occidentaux. Ce n’est pas en s’adonnant à la distraction que l’Inde qui, il y a vingt ans, était au même niveau que beaucoup de pays africains, est devenue aujourd’hui un pôle important dans maints domaines industriels et dans le secteur de l’informatique.
Il n’y a que le travail -il faut marteler la tête des cabochards- qui fait la grandeur d’une Nation! D’ailleurs, dans les années 80 déjà, Denis Sassou-Nguesso disait: «Un peuple qui ne produit pas ce qu’il consomme, n’est pas un peuple libre». Une trentaine d’années après, le constant est accablant! Réduits à porter ce qui est créé ailleurs, le mérite de ces gens viendrait simplement de savoir marier les couleurs. Or, comment on dit si bien: «Des goûts et des couleurs, on ne discute pas».
Les stupides et très médiatisées polémiques qu’il y a entre les sapeurs révèlent une certaine vacuité. Ils rivalisent d’ardeur à vanter tel vêtement et telle chaussure achetés à tant d’euros. Papa Wemba, qui vient de faire son exit de la scène terrestre avec le titre de pape de la sape, était sans aucun doute un virtuose de la musique, mais en égrenant dans ses chansons les grandes griffes des vêtements et des chaussures de fabrication occidentale, il se rabaissait au niveau de vil laudateur et d’agent publicitaire non rétribué des grands créateurs occidentaux. Jadis, être sapeur était lié au voyage initiatique à Paris. L’évolution a fait que même ceux qui n’ont pas pu faire le voyage ont conquis le statut de sapeur. Dans un cas comme dans l’autre, ils sont pris dans l’engrenage de la société de consommation et se révèlent comme de pauvres victimes de la tyrannie de la mode.
 
Une hideuse récupération politique

La société des ambianceurs et des personnes élégante a été récupérée par des politiques qui, ipso facto, lui confèrent une certaine caution. Ainsi, le jeune congolais qui n’a que la sape comme domaine d’affirmation ou d’expression sociale peut arguer que même tel ministre ou tel homme d’Etat est adepte de la religion du vêtement de grande griffe. De la même manière que ses fanatiques ont dévoyé son noble combat de résistance à la colonisation, en créant le «matsouanisme», les sapeurs, par la voix de Rapha Bounzeki, ont fait d’André Grenard Matsoua le premier sapeur congolais. Ayant ainsi été réduit à un des premiers sapeurs congolais, Matricule 22 doit bien se retourner dans sa tombe!  
Quand une société récupère des comportements extravagants et avilissants qui, de toute évidence, constituent des marques d’aliénation, et en fait des signes de progrès, il y a dans cette société un réel problème de construction de l’historicité et de l’identité collective. On n’a pas deux sous de jugeote, si l’on se délecte de l’idée d’appartenir à un Congo, pays non des travailleurs consciencieux, producteurs de beaucoup de biens que l’on exporte, et respectueux de la chose publique, mais celui des sapeurs et des noceurs.

Eric Aimé
KOUIZOULOU

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