La Conférence nationale : 25 ans après ou une révolution avortée

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Introduction
L’histoire intellectuelle et politique récente du Congo adresse un clin d’œil ironique et quelques points de vue critiques sur la transition démocratique actuelle qui, en réalité, se déploie depuis plus d’une vingtaine d’années sans perspective pour un éclairage majeur : violences verbales et physiques; guerres civiles à répétitions et absence de consensus politique comme de modération de l’action sociale.

La prospective pourrait tirer ainsi quelques leçons essentielles de la rétrospective, en modulant, avec intelligence, quelques postulats exigeants et hypothèses extrapolatives souvent victimes d’une vision assez narcissique. Celle-ci vise, en tant que regard sur le futur, à transposer dans le temps nos exigences du moment, en demandant à l’histoire de formuler au présent quelques réponses, pour enfin bâtir à la fois un Etat avec des règles de droit mais aussi construire un Etat de liberté pour l’émancipation des intelligences et de talents.
Quel a été le langage officiel usité au cours de cette longue révolution? Le discours officiel s’est-il démarqué de la flagornerie et de la langue de bois? La place actuelle du tribalisme tant décrié comme référent régulateur de l’action politique? Il importe, un quart de siècle après, d’interroger notre praxis, pour  tenter de mieux construire l’avenir.

1- Le langage de  la Conférence nationale

Comme chaque révolution, la Conférence nationale inaugure une nouvelle rhétorique, un nouveau langage qui traduit la charge émotionnelle et l’intérêt qu’il transmet pour la mémoire, mémoire dans laquelle les références aux penseurs d’obédience théorique marxiste et de pratique communiste ne sont plus de saison: première démarcation intellectuelle et première erreur stratégique.
Dans le 18 Brumaire de Louis Napoléon, Marx dévoile le sens de la rhétorique lié à chaque événement historique concret et décrit ainsi: «La révolution sociale du 19ème siècle ne peut puiser sa poésie dans le temps passé, mais seulement dans l’avenir. Elle ne peut commencer avec elle-même avant de s’être dépouillée de toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures eurent besoin des réminiscences empruntées à l’histoire universelle, pour s’aveugler elles-mêmes sur leur propre objet. La révolution du 19ème siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts, pour atteindre son propre contenu, sa vraie essence et son identité. Dans les premières révolutions, la rhétorique dépasse le contenu; dans celle-ci, le contenu dépasse la rhétorique».
Au-delà de la force et de l’esthétique du langage, Marx veut insister sur l’identité de chaque action historique, car ce n’est pas le langage des ouvriers que la bourgeoisie utilisera pour les contraindre à résoudre une question ouvrière.
Les révolutions françaises successives avaient, chacune, son langage ainsi que son antiquité historique. La révolution russe (bolchévik) avait le sien, les trois journées d’aout 1963 au Congo avaient leur langage et la Conférence nationale en inventa le sien, chargé d’une émotion coupable.
Le temps du reniement commence publiquement et cela sans se soucier de tout le travail de socialisation politique sous le sceau de la pensée révolutionnaire, marxiste et léniniste.
Le style particulièrement direct et fondamentalement désobligeant, nouveau style de discours politique tranche avec les discours convenus et de flagornerie instaurée sous le Mouvement National de la révolution et amplifiée par le Pct  tout au long de son règne et amplifié les dix dernières années de son existence d’avant la Conférence Nationale.
 La  conférence nationale sublime le verbe franc, peut-être trop franc pour ne pas être compris par le destinataire de celui-ci, verbe au demeurant assez violent pour ne pas susciter des réactions de frustrations.
La pratique de l’invective et du mépris de l’interlocuteur en  instaurant la déconstruction du système de la pensée unique n’a pas suffi pour que la liberté de parole soit garantie après. Bien au contraire, c’est une erreur car ce genre d’exercice a servi de prétexte et  abouti aux confiscations massives de la liberté de la parole à travers les medias d’Etat.

2- Le retour officiel de la flagornerie ou le mépris de la pensée autonome dans le discours officiel et public: recul du débat démocratique

25 ans après, l’on constate que l’instance de régulation intellectuelle se situe toujours dans l’axe du réflexe autoritaire du centralisme démocratique, mais investit souvent, à ciel ouvert, le champ du débat contradictoire non arrangé. La République Populaire du Congo passe de la pensée unique marxisante, maoïste, à la pensée unique éclectique et réactive, la censure passive par la distribution érotisée de la peur, quand elle redevient République du Congo, sous la démocratie libérale.
Si les premières six années de l’exercice démocratique dont la période transitoire, il faut reconnaître que le débat contradictoire a été effacé de nos mœurs politiques, rendant la radio et la télé plus ou moins infréquentables. Une démocratie sans débat contradictoire ne peut que faire le lit de la mystification des acteurs publics et conforte les folles rumeurs dans l’opinion, rumeurs dont le but inavoué est de discréditer les officiels. Et pourtant, le peuple gagnerait autant que les dirigeants, à faire valoir la différence, au lieu de fonder son action sur une propagande qui a du mal à convaincre toutes les opinions, mêmes les moins à même de saisir l’essence du politique et de la politique (Freund).

3- L’ethnie magnifiée à la place des «classes laborieuses»

À la place de Marx, Lénine et Mao, on élève au fronton de la politique congolaise, le mot «démocratie» qui devient l’alpha et l’oméga de tout, le socialisme est remplacé par la liberté, la révolution devient la transparence et la révolution est enterrée par le suffrage universel. Un homme, une voix devient le mode opératoire de l’action et la pensée politique.
La tribu et l’ethnie ne sont plus diabolisées. Les «tribalistes» et les «révolutionnaires» d’hier deviennent des «démocrates» d’aujourd’hui et l’ethnie devient la catégorie sociale sur laquelle on s’appuie pour l’accès au pouvoir.
La pensée politique congolaise passe d’un extrême à un autre, sans réellement justifier une attitude avant de la valider. La critique de l’ancienne pratique politique ne fait donc pas l’objet d’une évaluation, d’un bilan suite à un diagnostic précis. Une politique qui a perdu un visage, car on parle de plus en plus non des classes moyennes ou des travailleurs, mais des ressortissants de…, ou de tel clan ou d’un autre. Jamais le pays ne s’est trouvé plus petit, sans ambition, car tout se réduit à distribuer, par ethnie, des promotions sans tenir compte des compétences réelles de chaque acteur.

4- Le bilan de la Conférence nationale et promesse d’un lendemain meilleur

Si on ne peut regretter la période des partis uniques, le M.n.r et le P.c.t, il est pertinent historiquement de conclure à la perte de l’initiative sociale des acteurs publics. Les travailleurs syndiqués ne sont plus défendus normalement par leurs syndicats, les licenciements abusifs deviennent le lot quotidien: les inspecteurs de travail souvent corrompus deviennent des bourreaux de leurs compatriotes; le tribalisme est légitimé et le mauvais tribalisme est celui de l’autre, la violence et le mépris des cadres supérieurs est l’idéologie presqu’officielle; les médias publics sont devenus exclusivement les médias de la pensée officielle au service d’un noyau dirigeant dont la rationalité supposée affaiblit toute la Nation, car des officines censurent qui doit ou non passer à la radio ou à la télévision; le rôle des partis politiques est insignifiant et les députés ne comprennent pas assez le leur, car ils profitent de l’ignorance des populations pour être des pourvoyeurs ou promoteurs de structures économiques et sociales.
Une lutte fictive s’organise autour d’une fausse analyse sur la place des jeunes dans le système de représentation nationale, car ce qui importe, ce n’est pas l’eugénisme mais la compétence qui doit primer. Une décision sociale qui risque de passer comme un slogan et comme tous les slogans leur survie est éphémère.

Conclusion

La promesse d’un avenir serein ne peut se construire qu’autour d’une évaluation éloignée de l’atmosphère des réjouissances publiques. C’est-à-dire, en urgence, organiser un groupe d’intellectuels et d’acteurs politiques, pour tirer des leçons fondamentales pour  tenter de maîtriser et de dominer l’avenir. Tous les pays qui sont entrés dans l’Histoire universelle ne procèdent pas autrement. Il ne s’agit nullement d’imaginer qu’il est question d’une critique négative, mais plutôt d’une alerte sociale dictée par la capacité et la volonté d’anticipation.
Tout ce questionnement est une posture qui nous permet de tirer les leçons de notre action commune, afin d’entrevoir autrement la construction de l’avenir, en sachant ce qui a  bien fonctionné, ce qui ne l’a pas été et ainsi écrire l’histoire de l’avenir.
Le contraire nous conduirait à dire que notre passé n’aura servi à rien et que la Conférence nationale souveraine n’avait pour but que de réduire le temps social imposé par le P.c.t et, enfin, reprendre, toute honte bue, les mêmes reflexes d’un autre âge, cette fois-ci au nom de la démocratie libérale. Quel recul! Car, 25 ans après, les changements que l’on observe ne sont que des petits pas hypocrites dans la réalisation de l’idéal démocratique à la décharge de ceux qui pensent que le multipartisme est un luxe pour les Africains (Jacques Chirac).
Je pense le contraire, car il n’y a pas de nature exclusive de l’homme africain face à la réflexion, donc pas de diversion de construire une singularité hérétique de démocratie à l’africaine. Elle n’existera pas, car elle n’a aucune matière sensible pour la fonder, comme il n’y aura jamais de vérité africaine, de chimie à l’africaine, il ne pourra y avoir qu’une pratique occidentale ou africaine de la démocratie, pour éviter de justifier les impertinences au nom des réalités africaines. Telle est ma contribution à l’intelligence de la réflexion sur la question de notre bilan démocratique.

Grégoire LEFOUOBA
Philosophe, Enseignant de Philosophie de l’Université Marien NGOUABI;
Diplômé en Etudes Stratégiques et Diplomatiques.
Référence :
Cet article est  un large  extrait  tiré  des  pages 187 à 189 du livre de  Grégoire Lefouoba, intitulé: «Enjeux et Dynamiques des rivalités sociales au Congo: une approche philosophique et historique»  (Paris, L’Harmattan, 2012)