HOMMAGE À TITRE POSTHUME AU ROMANCIER, DRAMATURGE ET POÈTE DE TALENT : Sony Labou Tansi, le Grand Vivant

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«Ça ne sera jamais tout à fait moi qui parle, mais le monstre en moi. ça ne sera d’ailleurs jamais tout à fait vous en face, mais la part de monstre en vous endormie, et que je réveille intentionnellement, dans une véritable affaire d’identité. C’est –à –dire que vous n’y verrez clair que si vous avez le pied profondément humain. Je répugne. C’est mon métier.» L’auteur de ces belles lignes est décédé il y a de cela vingt-cinq ans, le mercredi 14 juin 1995 à Brazzaville. Il avait quarante-huit ans.

 

Romancier, dramaturge doublé de poète, l’écrivain congolais avait choisi de témoigner par sa vie, ses cris et ses écrits sur le monde qui l’entourait. Avec une rare acuité. Vie extraordinaire, fulgurante, parce que illustrant de manière exemplaire la condition humaine. Sony Labou Tansi, est-il besoin encore de le dire, était l’homme de la liberté et de toutes les libertés, l’homme qui, avec élégance, disait et répétait «moche» à tout ce qui paraissait oppression. De fait, n’a- t-il pas dit lui-même sa marque de fabrique «métier? Révolté. Grade ? Révolté. Fonction ? Révolté»?
Né le 5 juin 1947 à Kimwanza, au Congo-Léopoldville, l’actuelle République Démocratique du Congo, c’est dans ce pays qu’il y a été alphabétisé en Kikongo dans un contexte géopolitique qui préconisait l’étude des langues régionales. En 1960, au moment de l’indépendance, il ne connaissait pas le français.
Venu au Congo–Brazzaville en CM2, il a commencé son apprentissage du français avec des auteurs du programme scolaire et d’autres . «J’avais ainsi une image de la France, des Français, des Blancs par les livres(…). Le Blanc, vu d’Afrique, c’est un être de rêve, qui ne peut avoir faim (…). Et, par les livres, je découvre qu’un Blanc peut avoir des problèmes», Sony Labou Tansi dixit. Depuis qu’on lui a donné un crayon et une feuille de papier, il ne les a plus lâchés. Il écrit sur ses genoux au lycée, sur les coins de table. S’il écrit la nuit, il écrit le jour. Il ne cesse de se ruer dans les brancards. Quand il n’écrit pas, il pense à ce qu’il va écrire.
Devenu instituteur, puis professeur d’anglais au collège, il se lance dans l’écriture .
Révélé grâce aux concours de théâtre organisés par Radio France Internationale qui lui assure d’emblée un large écho sur le continent africain, Sony Labou Tansi crée dans le même temps sa troupe: Rocado zulu théâtre. Résultat ? Une œuvre visionnaire allant de la poésie au théâtre, en passant par le roman, la nouvelle…

Ecrire pour interpeller le monde
Connu et reconnu pour son théâtre, dirigeant le Rocado zulu théâtre, il fournit la « première matière» à ses acteurs, en écrivant des pièces qu’il monte lui-même sur les planches. Ainsi, les Brazzavillois découvrent, avec bonheur, ses fameuses pièces: «Ils sont encore là» (adaptée de Tribaliques, Grand prix littéraire de l’Afrique noire de Henri Lespes, «Sur la tombe de ma mère», «Le Cercueil de luxe». Les Congolais de Brazzaville n’avaient jamais autant ri auparavant au cours d’une représentation théâtrale. Sony accumule des prix internationaux avec «Je soussigné Cardiaque», «La Parenthèse de sang», «Conscience de tracteur», etc. Des metteurs en scène étrangers viennent à Brazzaville lui donner un coup de main. Daniel Messguih pour «Antoine m’a vendu son destin» et Michel Rostain pour «Moi, veuve de l’empire», deux pièces généreuses qui furent crées à l’occasion du Festival International des Francophonies de Limoges et jouées dans une tournée qui conduisit la troupe dans plusieurs villes de France, puis à Bruxelles et Fort-de-France et Pointe–à-Pitre, dans les Antilles.
Il a publié plus de douze pièces de théâtre. En 1988, le syndicat professionnel de la critique dramatique et musical de Paris lui décerna le prix de la Fondation Ibsen pour «Antoine m’a vendu son destin».
Hormis ses nouvelles primées et éditées par RFI, «Le malentendu» (1979), «Lèse–majesté» (1982) et «Le serment d’Hippocrate» (1982), «L’autre côté du triangle» est un recueil publié par les Editions Acoria, en 1998.

L’homme qui dit tous les hommes:
«Je vais travailler dur pour que je puisse influencer par le verbe une, deux, trois, quatre, ou cinq générations», prophétisait l’écrivain congolais dont l’œuvre romanesque (six romans tous parus aux Editions du Seuil) jalonnent les années 79-95.
«La vie et demie», prix spécial du 1er Festival de la Francophonie en 1979, «L’Etat honteux» (1981), «L’Anté–peuple» (Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire), en 1983, «Les solitudes de Lorza Lopez» (1985), «Les yeux du volcan» (1988) et «Le Commencement des douleurs» (1995, à titre posthume).
Mis à part «L’Anté-peuple», les cinq autres titres s’inspirent du nouveau genre littéraire latino-américain: le réalisme magique des écrivains-baobabs comme Miguel Angel Asturias, Gabriel Garcia Marquez, Mario Vargas Llosa (tous trois prix Nobel de littérature), Carlos Fuentes, Ernesto Sabato et tutti quanti. De fait, on croise, dans les romans de Sony, des héros ubuesques et cruels capables de survivre aux supplices les plus odieux…Tour à tour bouffon et familier de l’absurde et l’affabulation qui tournent souvent en critique sociale. Et, selon une vieille habitude. Sony Labou Tansi mêle les temps et les âges, se joue et scalpe les noms de ses amis qui deviennent ses personnages comme autant de clins d’œil complices : Martial (entendez Malinda, dans «La vie et demie»), Lopez («Les sept solitudes…»), Affonso Zangar Konga, Lekas Mondio, Atondi, Opango Benga …(«Le Commencement des douleurs»)…

Engagement politique
Tous les romans de Sony Labou Tansi, toutes ses pièces de théâtre expriment quelque part son désir impérieux d’une Afrique libre, démocratique, humaniste.
De son vivant, il ne manquait pas une occasion de le répéter. Il souhaitait que son pays, le Congo, prenne la tête du championnat, en devenant le pays-phare, l’exemple pour la liberté de l’homme, le modèle d’un Etat de droit. Aussi, avec le retour du pays au multipartisme au début des années 90, Sony Labou Tansi s’engage–t-il aux côtés du leader de l’opposition politique congolaise.
En 1993, après des changements politiques intervenus dans le pays, il fut élu député sous l’étiquette du Mouvement Congolais pour la Démocratie et le Développement Intégral (MCDDI). Sony s’était illustré par les critiques souvent très sévères à l’encontre du régime du Président Pascal Lissouba. Ses positions lui valurent alors d’être privé un temps de ses droits d’expression et de circulation à son retour d’Europe pour des soins sanitaires. Son passeport fut saisi. Finalement, début 1995, après moult interventions publiques des intellectuels du monde entier, le Chef de l’Etat facilita son évacuation sanitaire en France, où déjà, très malade, Sony avait été soigné pendant plusieurs mois avec son épouse.

L’autre visage
Pourtant, plus de deux décennies après sa disparition plusieurs parutions révèlent ce fait difficile à croire: l’essentiel de son œuvre, notamment des recueils de poésies et d’essais demeurés inédits et donc inconnus du grand public. Des chercheurs dont le Pr. Nicolas Martin-Granel, éditeur scientifique des inédits de Sony Labou Tansi, viennent de le réinstaller dans l’actualité littéraire.
*Poèmes: Planète libre / J/ Tem CNRS Editions, 1260 pages
* Encre, Sueur, Salive et sang (textes critiques), Editions Seuil, 2015.
*La chair et l’Idée (Théâtre et poèmes inédits, témoignages, écrits et regards critiques) Editions Les Solitaires Intempestifs, 2015.
* 930 Mots dans un Aquarium (poésies), Editions Revue noire, 2005.
*Le machin la Hernie (roman), Editions Revue noire, 2005.
*Correspondances (lettres), Editions Revue noire, 2005.
*L’Autre monde (écrits inédits, l’Atelier de S.L.Tansi en 3 parties…)
*Poèmes et vents lisses, Editions Le Bruits des autres, 1995
* Ici commence ici (poèmes), Editions CLE, 2013
L’enchanteur est parti. Il s’en est allé un matin ensoleillé de début de saison sèche. Ne l’oublions pas. C’est comme ça que sont les génies. Ils viennent comme des météores, éclairent un temps bref, puis passent leur chemin. Sony Labou Tansi n’aura pas dérogé à la règle. Il ne croyait plus à la coutume, ni au hasard, ni à toute autre épreuve. Cela fait, jour pour jour, vingt-cinq ans qu’il nous a quittés et nous a laissés égarés, appauvris de ce sel si précieux qu’il nous apportait par à-coups à nos normes existences. Son talent majeur de notre littérature redonnait de l’espoir, incarnait la vie de l’esprit.
Sony Labou Tansi aura radicalement changé l’aspect de notre patrimoine culturel qui périt chaque jour que Dieu fait depuis qu’il n’est plus là. En tout état de cause, son œuvre témoigne d’une pensée incisive sans cesse en éveil et d’une dialectique brillante qui, lorsqu’elle ne convainc pas le lecteur/spectateur ne le laisse pas indifférent et amène automatiquement une réflexion personnelle. Ne disait-il pas qu’«il était venu au monde pour nommer? Nommer la peur, nommer la honte, nommer l’espoir pourquoi pas»? Hélas ! La mort l’a explosé en plein vol ! Ses œuvres créatrices multiples et variées l’auront–elles suivi? Aura-t-il de sujet lui-même de s’en féliciter? Le poète avait fait de son mieux pour y répondre: «J’ai l’ambition horrible de chausser un verbe de notre époque. Ce qui signifie que j’écris pour être vivant.»

Alphonse
NDZANGA KONGA

 

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