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80 ANS DU MANIFESTE DE BRAZZAVILLE : «Les malentendus de la politique»

80 ANS DU MANIFESTE DE BRAZZAVILLE : «Les malentendus de la politique»

Le Palais des congrès de Brazzaville a abrité, du 27 au 28 octobre dernier, un colloque international pour le 80e anniversaire du Manifeste de Brazzaville, Appel du général De Gaulle à la résistance contre l’Allemagne nazie, pendant la Seconde guerre mondiale. Parmi les communications qui ont été faites à cette occasion figure celle de Lecas Atondi Monmondjo intitulée «Les malentendus de la politique». En voici un résumé.

L’exemple que l’on donne aux étudiants pour l’explication du syntagme malentendu s’inspire d’une intervention du Général De Gaulle à Alger le 04 juin 1958.
Tout commence avec le Comité de Salut Public né à Alger en 1958.
Initié par le Général Jacques Massu, compagnon de la Libération, ce comité réunissant des militaires et civils, excédés par les crises de la 4e République, est à la recherche d’un dirigeant pour sauver la France.
Il appelle au retour du Général De Gaulle aux affaires.
Il faut préciser que ces personnes partisanes de l’Algérie française et du Sahara formant partie intégrante de la Nation française accueillent le Général.
Jacques Massu, dans un briefing, expose au Général les thèmes pouvant emballer la foule enthousiaste qui l’applaudit sur vingt kilomètres avec frénésie.
Lui, du haut du balcon du gouvernement, lâche cette phrase: «Je vous ai compris».
La foule l’applaudit avec enthousiasme et croit que le général soutient leur cause, à savoir: une Algérie française, tout comme le Sahara intégrés à la Nation française.
De Gaulle voulait exprimer qu’il connaissait leurs attentes, mais ne les soutenait pas dans cette voie. À preuve: peu après, ce furent les négociations avec le FNL algérien et plus tard, l’indépendance en 1962.
Le «Je vous ai compris» fut un malentendu et entre la France et le Congo, il existe une longue série de malentendus.

Le discours de Brazzaville au Stade Éboué

Le Général De Gaulle fit la proposition de formation d’une communauté franco-africaine. Alors, le choix par un référendum fixé au 28 Septembre 1958 devait trancher les choses.
Avec les partisans du NON acquis à l’indépendance et le OUI avec les partisans de la communauté.
Charles de Gaulle n’exclut pas que des territoires optent pour l’Indépendance, mais soutient que ce serait «la Sécession». Il développe les orientations et les avantages de la Communauté et les dangers de l’Indépendance.
L’ancien Chef de la «France libre» qui jouit d’un prestige sans faille en Afrique, peint les dangers qui planent sur l’Afrique et évoque le «péril Jaune» et les idéologies socialistes à la recherche de tête de Pont en Afrique pour parachever l’invasion du Continent.
Il fait donc allusion aux mouvements nationalistes.
Le discours du Stade Éboué esquisse les domaines de travail en commun de la France et des colonies pour leur développement partagé.
Le discours du Général dissuade de s’engager vers l’indépendance ou la sécession.
Quand on évoque la sécession, deux exemples peuvent être cités à cette période: L’Algérie et le Cameroun.
Comment la France réagit-elle face à ces mouvements nationalistes qui, les armes à la main, se battent pour acquérir leur indépendance?
La France y a engagé ses forces armées pour les réduire. À vrai dire, les nationalistes font peur aux puissances coloniales.
Le premier pays engagé dans la voie de l’indépendance, la République du Ghana, a arraché sa souveraineté en 1957 à la Grande Bretagne.
Kwamé N’Krumah, son chef formé dans les universités américaines, s’est frotté à Londres à George Padmore, grand panafricaniste américain.
Il a réuni, en avril 1958, une conférence des nationalistes africains à Accra: Joshua Nkomo, Kenneth Kaunda, Roberto Holden, Patrice Lumumba, Felix Moumié, Julius Nyéréré.
Il se dégagea de ce forum deux orientations: constituer de grands ensembles d’États en Afrique permettant de réunir des ressources pour se libérer, tout en faisant sauter les frontières imposées par la Conférence de Berlin en 1885.
Les 27 et 28 juillet 1958, une autre rencontre des mêmes leaders se tint à Cotonou (Dahomey) et proclama le projet des Étas Unis du Bénin.
Bathélémy Boganda, Président du grand conseil de l’AEF, y fût représenté par deux cadres oubanguiens: Fayama et Dacko.
En 1958, Barthélémy Boganda porta le flambeau de création de la République unie centrafricaine soutenue par des leaders congolais, gabonais et tchadiens.
Cette République engloberait en plus des anciens territoires de l’AEF, le territoire du Congo berge.
Cette République aurait Brazzaville comme capitale.
Les nationalistes firent peur et les colonisateurs s’organisèrent pour les éliminer. Car en remettant en cause les limites de la Conférence de Berlin, ces nationalistes déclenchaient la guerre et ruineraient des économies fondées sur l’exploitation des ressources de ces pays sans contre partie.

Le Référendum du 28 Septembre 1958
Les leaders «AEFiens», tous appelèrent à voter Oui pour la communauté franco-africaine.
Le Moyen Congo fît le meilleur score de OUI: 99%
Il n’y eut que 2181 voix de NON et 339 436 OUI.
Seul le Gabon, avec un score de 91% de OUI, enregistra plus de NON en AEF, c’est à dire 15 229 voix.
Le leadeur gabonais Léon Mba attendait voir son pays intégré comme département français.
On lui répondît que les anciennes colonies étaient soumises au même régime.
Au cours du mois de novembre 1958, le Moyen Congo devint République.
Question intéressante: qui connaît dans l’histoire une République qui n’est pas indépendante?
Ce fut le cas de la République proclamée à Pointe-Noire, le 28 novembre 1958.

15 Août 1960, indépendance du Congo

Moins de deux ans après le référendum, le ministre André Malraux vint en Afrique Centrale proclamer l’indépendance des États qui avaient voté pour la communauté.
Cette communauté n’a, en fait, jamais fonctionné. C’est comme dirait de Gaulle: «Un machin».
Que pouvaient être ces indépendances que De Gaulle appela sécession et que les leaders rejetèrent.
À Fort Rousset, Jacques Opangault, leader socialiste, déclara, en Août 1961: «Nous n’avons jamais demandé l’indépendance et c’est le Général De Gaulle qui nous l’a octroyée».

De l’indépendance nationale
C’est l’expression favorite utilisée par le Général De Gaulle depuis son retour aux affaires en 1958.
Il entendait par-là la souveraineté de la France assumée complètement vis-à-vis des puissances étrangères, y compris des alliés comme les Etats-Unis.
Les USA, forts de leur puissance hégémonique, militaire et économique, avaient tendance à imposer leur diktat politique à leurs alliés, attendant leur adhésion totale même à leurs dérives.
Alors, pour le Général De Gaulle, ce concept chargé de sens signifiait la rupture d’avec d’autres pour affirmer pleinement sa personnalité entière.
Dans ce sens, la France ne pouvait faire dépendre sa défense nationale, ni celle de ses intérêts du parapluie nucléaire américain.
D’où la fabrication de l’arme atomique. Et ce que le général nomma dissuasion, ce fut faire aussi les gros yeux à l’URSS qui finançait les nationalismes algérien et camerounais.
De là, il conçut également une politique d’autonomie de l’industrie de l’armement, au point de se hisser au rang de grand marchand d’armes dans le monde, tout comme les USA et l’URSS.

Cette politique initiée par Charles de Gaulle fut poursuivie par ses successeurs. La France se dota d’un train à grande vitesse qui, non seulement est très rapide, mais encore les trains français sont les plus ponctuels du monde.
Cette trajectoire va se poursuivre avec des alliés choisis pour briser le monopole de l’aviation civile de Boeing, au point que Airbus tient la dragée haute à la société américaine désormais.
Si l’on se réfère à l’exemple de la France, l’indépendance du Congo devait conduire à rompre les amarres d’avec la France.
Mais la politique conduite par le Congo dit indépendant contrôle-t-elle les hauteurs dominantes de la vie faisant ainsi la fierté de ses citoyens?
Quels domaines d’activités engagées par le Congo permet sa visibilité au sein de l’Afrique Centrale, ou même dans le monde?
Rien n’est visible. A partir de 1958, ce pays proclamé République en 1958 fut une bizarrerie historique. Désormais, muni d’un drapeau et inscrit à l’ONU par la France, il avait, ce nouveau Congo, acquis une personnalité morale. Il signa le 15 Août 1960 des accords qui le dépossédaient de ses ressources naturelles, n’offrant l’exclusivité de leur exploitation qu’à la France.
Charles de Gaulle, parlant de la communauté, annonçait que les territoires de la communauté mettraient tout ensemble avec la France pour la grandeur de tous.
Qu’est-ce qu’un pays sous-développé pouvait mettre en commun avec la France pour assurer l’indépendance sur le plan de la défense?
Les ambitions de la France gaullienne empruntaient-elle le chemin voulu par le Congo?
Rien ne pouvait ainsi fonctionner.
De reste, la Communauté inventée par le Général De Gaulle n’a jamais fonctionné. Les territoires de l’AEF avaient renoncé à leur indépendance appelée sécession par De Gaulle.
Le 28 Septembre 1958, ils avaient voté pour la Communauté.
Et moins de deux ans plus tard, le Ministre André Malraux reprit le périple de Charles de Gaulle pour proclamer l’indépendance.
Quelle indépendance alors? Ce concept avait-il la même charge pour la France et le Congo?
Nenni: Charles de Gaulle fut un grand génie politique.
Il inventa le néocolonialisme et le discours du 24 août 1958 au Stade Eboué fut un machin.
Et Pierre Guillaumat, premier dirigeant de la compagnie ELF et compagnon de la libération, dans un journal publié en 1973, le Nouvel Africasia, confiait, en substance que la stratégie énergétique de la France, conçue par le général De Gaulle, reposait sur la disponibilité des ressources stratégiques des anciennes possessions coloniales.
Et quand, en Afrique, des velléités d’indépendance s’expriment contre les intérêts français dans les anciens territoires français, la riposte est cinglante.

De l’indépendance et de la révolution culturelle
Pour retrouver les voies de l’équité, d’une véritable indépendance, il faut que le pays opère une rupture dans ses liens presque esclavagistes qui le lient à ce que Charles de Gaulle appela «les impérialismes d’intérêts».
Cela relève d’une véritable révolution culturelle pour couper les amarres tenant le Congo et ses habitants prisonniers.
La décolonisation mentale est la voie pour s’affranchir.
Et si l’on continue en 2020 de célébrer Savorgnan de Brazza comme le sauveur du pays, on occulte les assassinats qu’il commanda à Kerroual, en 1882, de brûler et assassiner tout à Makambadilou.
Le roi téké Iloo ne lui octroya que la concession territoriale allant de la rivière Djoué à la rivière Kimpila (la Tsiémé).
Le successeur d’Iloo fut arrêté et malmené pour avoir contesté l’irruption des militaires français dans le territoire Téké, on lui arracha son collier royal et il mourut d’inanition.
Les Français ne construisirent leur première habitation qu’en 1884, une plaque commémorative placée devant le Palais du peuple en constitue une preuve.
Charles de Gaulle ou De Brazza travaillèrent pour le bien de leur pays, et non pour le décollage économique du Congo.
Il faut engager une véritable révolution culturelle, et les Congolais doivent inventer une nouvelle politique, les dirigeants devraient travailler pour l’intérêt du pays.

Lecas ATONDI
MONMONDJO
lecasmon@gmail.com
Ancien enseignant chercheur au département de Littérature et civilisations africaines
Université Marien Ngouabi
(de 1983 à 2013)

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Heure de Brazzaville

25 novembre 2020 3 h 13 min

Editorial

Protestants en marche

Au bout d’un synode, une assemblée plénière des dirigeants et de ce que l’on qualifiera de forces vives, l’Eglise évangélique du Congo, EEC, a fini par refaire son unité. Pendant quatre jours, à la paroisse de Makélékélé Matour de Brazzaville, nos sœurs et frères protestants ont lavé leur linge sale en famille, passé en revue les écueils à une annonce fluide de la Parole du Salut, tracé les lignes d’un futur rempli de moins de scories.

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