Témoignage : Père Jacques, mon frère

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Il résulte de mon parcours un peu atypique qu’en 55 ans de vie missionnaire, le Père Jacques Dehais est le seul de mes confrères spiritains avec lequel il m’a été donné de vivre dix ans en communauté. C’était à Sainte Marie de Ouenzé. De dix ans mon aîné, Jacques appartient à la dernière génération des missionnaires formés à la grande école des fondateurs. Il s’était, dans la simplicité de son cœur, rendu pleinement disponible aux exigences de ce travail (il disait ce boulot) et en avait assimilé la discipline, le savoir-faire et la spiritualité.

Il était quand je l’ai connu, des pieds à la tête et du matin au soir le missionnaire spiritain sans peur et sans reproche avec comme méthode la foi, l’espérance et la charité. Un missionnaire Spiritain de cette école visite les quartiers. Dans chaque parcelle où il est accueilli il rentre, il s’assoit. Il fait connaissance, il veut connaître les gens par leur nom. En rentrant à la maison il note les noms des personnes rencontrées. Il s’intéresse à la vie des familles, à l’éducation des enfants. La mémoire de Jacques était prodigieuse. A la fin de sa vie missionnaire, il connaissait des milliers de noms, des centaines de famille, des grands parents jusqu’au derniers nés; gens de Kinkala, de Ouenzé, de Talangaï jusqu’à Massengo, gens d’Impfondo. Partout où il est passé, le Père Jacques a enregistré dans sa mémoire et dans son cœur des centaines de noms et de visages qu’il reconnaissait avec joie, demandant des nouvelles de Maman X ou de Papa Y.
L’efficacité du missionnaire
Avec une telle pratique des quartiers, le P. Jacques était de plain-pied dans le grand ministère de la visite des malades. Il administrait l’onction avec la conviction de ce que l’efficacité de celle-ci  est justement de guérir. Il aimait raconter toutes les fois où l’huile sainte avait remis des gens sur pied. Jacques n’avait pas le sentiment d’être doués de talents particuliers, mais il avait une foi solide et très concrète dans l’efficacité, non seulement des sacrements mais des gestes du ministère le plus classique et le plus ordinaire. Il voulait bien discuter de tous les problèmes, il ne manquait pas de curiosité, il était dans le mouvement. J’ai eu un grand plaisir à travailler avec lui sur la catéchèse biblique; il était passionné. Il était très engagé dans la pastorale des communautés de quartier et désireux de partager ses convictions à ce sujet, mais il agissait toujours dans la simplicité de la foi avec une grande assurance, convaincu de ce que l’œuvre missionnaire déborde la nôtre de toute part et que l’efficacité qui est au rendez-vous est toujours celle de la grâce du Christ Jésus.
Jacques tenait beaucoup à recharger ses batteries en début d’après-midi par une heure d’oraison devant le Saint Sacrement et il me semble que c’est là le secret de sa grande efficacité de pasteur et du nombre important de jeunes des paroisses où il a travaillé qui ont été orientés vers le séminaire ou la vie religieuse.
Les «fioretti» du P. Jacques
Le père Jacques qui était parti en congé en juin 97, n’a pas attendu la fin des hostilités pour rentrer au Congo. Il a trouvé tout à fait normal de revenir sous les bombes et l’on raconte son arrivée à la Maison Libermann où les gens avaient disparu sous les tables et sous les lits pour s’abriter des balles perdues.
Curé de Talangai, il y a connu des moments difficiles, régulièrement braqué par des miliciens en armes qui venaient la nuit espérant pouvoir extorquer de l’argent. Une fameuse nuit, ayant entendu du bruit, il sort de sa chambre et tombe nez à nez avec des miliciens armés jusqu’aux dents en train de malmener son confrère dans la salle commune. Loin de paniquer le P. Jacques s’avance au milieu d’eux et les indexe l’un après l’autre avec un regard sévère en leur disant: «Je vous maudis tous!». Sacré P. Jacques! Il les aimait tant… S’ils avaient su de quel cœur il les affrontait ainsi… L’affaire pour une fois ne s’est pas mal terminée. Les guerriers ont battu en retraite avec un fort maigre butin.
Adieu P. Jacques
Adieu P. Jacques, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître. Ta mort à 92 ans  à l’Abbaye de Langhonet, en Bretagne profonde, après un méchant Accident vasculaire cérébral (Avc) dont tu n’arrivais pas à te remettre, est la mort de Dieu, celle que le Seigneur accorde… enfin, au bout d’un long chemin. Tu t’es endormi de ce côté-ci du mystère et tu te réveilles du côté de la tendresse du Père de Jésus Christ, ton Seigneur. Nous ne sommes pas tristes, nous parlons de toi avec joie, fierté et reconnaissance. Tu as tellement donné. Tant de gens demandent de tes nouvelles avec le sourire, heureux de se souvenir du Père Jacques qu’ils ont bien connu. Nous leur disons que tu es rentré à la maison du Père et ils se recueillent un instant pour penser à toi et c’est bon.

P. Christian

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