L’Etat, la loi et les antivaleurs

Note utilisateur:  / 0
MauvaisTrès bien 

En 2013, à l’occasion de son traditionnel message sur l’état de la Nation, le chef de l’Etat a déclaré ce qui suit: «Visez tous et pour tout l’excellence. Jetez bas la médiocrité, la tricherie et toutes les autres antivaleurs». Pour ma part, j’y avais perçu et j’y perçois encore le commandement du premier magistrat de la Nation. Et ce commandement est à la fois universel et éternel, parce qu’il procède d’une quête de purification «a minima» de la République, fondée sur son indispensable vecteur essentiel qui est la Justice.

Parce que poser la thèse des antivaleurs n’existe que par rapport aux valeurs, toute approche de cette problématique repose, à mon avis, sur le postulat que les valeurs morales dites fondamentales constituent le socle de la lutte contre la barbarie, contre la dégénérescence de la société, mais qui, malheureusement, ne peuvent contenir les appétits criards des individualistes.
Si à l’origine, le terme «valeur» signifie vigoureux et renvoie à l’idée de courage physique, en société, ce terme s’emploie au pluriel: les valeurs, pour définir la morale, donc «les valeurs morales» qui régissent un ensemble de personnes qui se réclament d’un comportement jugé «éthique» et «bienfaiteur» pour le plus grand nombre.
Or, les valeurs sont subjectives, dans la mesure où elles varient selon les cultures, donc selon les individus. Dès lors, tenter de lutter contre les antivaleurs apparaît comme une tentative hasardeuse de contrôler chaque individu dans ses moindres désirs. Ainsi, apparaît, au grand jour, la question déterminante de la subjectivité des valeurs. Et lorsque Spinoza affirme que «l’on ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, mais elle est bonne parce que nous la désirons», il souligne bien le processus d’autosatisfaction de chaque individu. L’individu se crée, donc, son propre système de valeurs et n’utilise celles-ci qu’en fonction des situations.
Ainsi comprises, les valeurs morales apparaissent comme à la fois subjectives et objectives. Les valeurs existeraient, selon certains penseurs, de façon intrinsèque et il appartient à chacun de nous d’en faire la découverte. Et il apparaît à l’observation que la poursuite de certaines valeurs subjectives implique, automatiquement, des comportements liés à des antivaleurs. En réalité, le combat contre les antivaleurs obligerait la suppression de la volonté de chacun, pour installer une volonté partagée de vivre en commun un idéal de vie en société.
Il existe, certes, des valeurs universelles de base qui permettent aux collectivités de vivre de façon harmonieuse, lorsqu’elles sont utilisées avec parcimonie et mesure. D’après une étude de Shalom Schwartz, il existerait dix valeurs universelles de base qui sont: l’autonomie, la stimulation, le pouvoir, la réussite, la sécurité, l’universalisme, la bienveillance, l’hédonisme, la conformité, la tradition dont l’usage raisonnable permet d’identifier une société où règne la justice, supra-valeur universelle. Il revient donc à l’Etat, de créer les conditions, pour que la garantie de ces valeurs soit effective, dans l’intérêt de la collectivité.
Prenons une valeur comme l’hédonisme et posant la question de savoir comment est-il possible à l’Etat, c’est-à-dire à l’ensemble de la collectivité nationale, de réfréner les aspirations individuelles à la richesse, à la possession, à la renaissance sociale, sans empiéter sur les autres valeurs universelles.
Comment encore faire admettre l’idée que la valeur «sécurité» requiert, pour son accomplissement, l’abandon des intérêts individuels pour l’intérêt collectif, dès lors que le libre arbitre que peut brandir chaque individu est la garantie de la liberté, donc de son autonomie qui est, elle-aussi, une valeur?
Dès lors, comment lutter contre les antivaleurs? La réponse simpliste pourrait se retrouver du côté du législateur. Les législateurs pourraient envisager un ensemble de lois, de textes juridiques visant à réguler la condition d’une accession normale aux valeurs universelles, faute de quoi, la société basculerait dans l’anarchie et donc dans la forme suprême et destructrice de l’injustice. Mais, cette incantation a des limites: la loi, les textes ne peuvent régir le cœur des hommes. Les aspirations individuelles des hommes échappent au contrôle du législateur.
La crise des valeurs existait déjà à l’époque de la Grèce antique, en témoignent les textes de Platon sur le fondement des gouvernements et de la responsabilité des citoyens. Déjà, il posait les quatre vertus qui structurent la bonne gouvernance, parmi lesquelles «le sens élevé du sacrifice pour le bien commun». Platon préconisait même qu’aucun prince régnant ne possédait de propriété. Combattre les antivaleurs consistait à rendre les citoyens responsables, mais en leur inculquant quelques valeurs dont ils n’avaient pas encore connaissance.
Les antivaleurs ont aussi la peau dure, car pour certains, l’essence précède l’existence. Que peut faire l’Etat face à un individu dont les prédispositions anarchiques ont été définies dès sa naissance, validant ainsi la théorie du criminel-né? Pour combattre les antivaleurs, il faut les constater, surtout quand elles se confondent avec les comportements anti-sociaux, les répertorier et les réfréner au fur et à mesure qu’elles se manifestent, car elles ne sauraient être irréversiblement éradiquées, parce que certaines trouvent leur origine dans les gênes de l’homme. L’homme est fait de cette dualité «bien contre mal» qui l’empêche, malheureusement, de trouver son bonheur dans le bonheur des autres. Souvenons-nous de Jean-Paul Sartre: «L’enfer, c’est les autres».
J’ai fait allusion à une société qui serait détruite par l’injustice. Je voudrais nuancer mon propos à ce sujet. En effet, il existe, dans la nature des choses, des notions contraires entre elles, qui ne peuvent coexister ensemble dans le même sujet, comme le bonheur et le malheur, comme la santé et la maladie, comme la justice et l’injustice.
L’injustice est, souvent, gauchement définie comme l’absence de justice. On entend même parler d’impunité comme synonyme d’injustice, comme la manifestation d’une déception relativement à des attentes normatives. Et cela en dépit du fait que la justice soit rien d’autre que l’injustice partagée.
En effet, l’injustice paraît si facilement naturelle à ceux-là mêmes qui en sont les victimes, que l’on en vient à se demander si celle-ci ne souffre pas, à son tour, d’une plus grande injustice. Et c’est encore Platon qui y répondait de la manière la plus satisfaisante, lorsqu’il disait: «Ce n’est pas parce qu’on craint de la commettre, mais parce qu’on craint de la subir que l’on blâme l’injustice».
L’injustice a ceci de bon que personne ne la revendique ou ne l’aime ouvertement; elle diffère à ce niveau de la justice qui n’engendre que des révoltés amoureux de la justice poussant au désordre.
Or, selon Goethe, s’il fallait choisir entre une injustice et le désordre, il vaut mieux choisir l’injustice. Parce que le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir. C’est au nom de cette représentation que Ponce Pilate condamna Jésus-Christ, pour maintenir l’ordre dans Jérusalem, au lieu de Barabbas, réputé criminel. Le désir de sécurité, qui est une valeur, s’oppose à tout compromis avec les antivaleurs, parce que lorsque l’Etat hésite à faire des choix, l’injustice s’installe sournoisement et consomme la société de l’intérieur. Il est, donc, important de considérer et de retenir, avec Socrate, que tout ce qui est légal est juste. L’éthique républicaine est à ce prix.

Aimé Emmanuel YOKA

Informations supplémentaires