Abus de langage dans le discours politique congolais et nécessité de la «réfolution» institutionnelle

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(Suite du numéro précédent)

Après le «coup d’Etat», le deuxième abus de langage, qui transparait dans le discours politique congolais et qui attire mon attention aujourd’hui, est de considérer la «réforme institutionnelle» comme la solution aux problèmes (non identifiés) de la gouvernance du Congo. La nature des problèmes et blocages institutionnels que l’on peut observer au Congo m’amène à penser qu’une onde de choc politico-administrative est indispensable, pour faire bouger les choses, que le pays soit géré par le président en fonction ou par un tout autre.

Et, dans ma pensée, cette onde de choc, c’est la «réfolution», comme condition d’un changement politique développant, au regard de l’histoire de la gouvernance du Congo, depuis son «indépendance», qui présente des périodes de réformisme et de révolution, dont l’immobilisme complet dans lequel la gouvernance du pays se retrouve est l’héritage, ce qui me pousse à suggérer, une démarche «réfolutionnaire».
Le concept de «réfolution», que j’ai suggéré depuis l’ouvrage «Idées directrices pour une autre politique en Afrique» (Brazzaville, Imprimerie Saint-Paul, 2006), est formé de la combinaison de la racine de réformisme d’avec la terminaison de révolution. En effet, il y a «révolution», lorsque les institutions d’un pays donné fonctionnent contre l’intérêt du plus grand nombre, mais au profit de la minorité au pouvoir d’Etat, et qu’un illuminé prétendant détenir le «sens de l’Histoire» (la solution aux problèmes du moment), théorise et organise autour de ses idées, un groupe de cadres convaincus et acquis à sa cause, constituant ainsi une idéologie devant servir d’instrument de renversement du pouvoir en place, dont il réussit à s’emparer, en promettant lui substituer un ordre plus juste et apte à défendre/promouvoir l’intérêt général, jusqu’à ce que l’expérience de la complexité de la gestion des affaires publiques l’en déchante. Le radicalisme et l’intolérance sont les principales caractéristiques de la révolution.
Par contre, il y a «réformisme», lorsque les acteurs du système en place, à défaut de trouver des solutions radicales aux problèmes des populations, s’engagent dans un processus consistant à identifier les faiblesses de leur dispositif et à les corriger progressivement par une série de mesures (lois, règlements,…), mais vouées à l’échec, du fait qu’en elles, le sujet et l’objet se confondent: l’homme du pouvoir. Dieu seul sait que nul homme au monde n’accepte de se faire violence! La tolérance, la progressivité et la complaisance sont les caractéristiques du réformisme. Ce double échec de la révolution et du réformisme m’a conduit à créer le concept de réfolution, comme horizon prospectif du sens historique, dont les valeurs sont: la tolérance, la rigueur, la responsabilité et l’obligation de résultats.
J’en tire la conviction épistémo-éthique que, si l’on est dans un pays où la situation est complètement bloquée, pour la déloquer et accélérer le changement développant des mentalités, il conviendrait, d’abord, de changer les hommes, en choisissant bien ceux dont on est sûr qu’ils ont la capacité nécessaire de créer un nouvel état d’esprit et de choses pouvant infléchir et booster la gouvernance générale du pays. Cette accélération du changement passe par la mise en œuvre de la théorie des quotas démographiques, dont l’objectif est l’assurance de l’équité socioprofessionnelle qui repose sur les résultats du recensement général de la population et de l’habitat (R.g.p.h), en tant qu’il dégage les données nécessaires à l’élaboration des politiques publiques pertinentes.
Cette théorie repose sur le principe que l’équilibre et l’équité, dans un pays, nécessitent la mise à contribution des différentes couches sociales dans la gouvernance générale, proportionnellement à leur poids démographique réel, afin que, tout le monde se sentant impliqué et reconnu à sa juste valeur, il n’y ait pas de contestation majeure de l’ordre établi.
Alors, le pays pourrait vivre dans une modernité permanente, caractérisée par l’articulation de l’état des mentalités populaires avec le poids démographique des différentes couches sociales, que le R.g.p.h révélera tous les dix ans, au rythme des générations citoyennes. Par exemple, concernant les épineux problèmes du premier emploi et de la promotion politico-administrative des cadres, des quotas proportionnels devraient être établis dans une loi, en fonction du poids démographique de chaque couche sociale: les personnes de moins de 46 ans et celles de plus de 45 ans. Si l’on appliquait cette loi en matière de recrutement, de promotion professionnelle, d’élection (…), je parie ma tête que le pays s’apaiserait, du fait que, c’est réellement l’injustice et l’iniquité sans recours qui frustrent, révoltent les citoyens et les pousse à l’adoption des positions politiques radicales.
Les derniers recensements au Congo, comme ailleurs, montrant que les jeunes représentent 70% de la population, tandis que les vieux en représentent 30%. Pour mettre en œuvre cette politique de gestion équitable des couches sociales, la Constitution du 20 janvier 2002 est le plus grand obstacle présent. C’est pour cette autre raison pratique qu’il conviendrait de la changer, afin de permettre aux jeunes cadres de se présenter et gagner les différentes élections, même sans argent, et de remplacer le système actuel où la minorité sénile (30% de la population active et électorale) gouverne la majorité juvénile (70%).
Fondamentalement, l’instabilité politique vient de ce déséquilibre démographique, à cause duquel le pays rate son alternance démographique et non pas d’autres choses, simplement superficielles. Alors, la gouvernance publique retrouverait l’équité démocratique sur font démographique. Le système antidémocratique en cours date de plusieurs décennies. Ses acteurs et fortificateurs se recrutent aussi bien parmi les cadres au Pouvoir (qui ont réussi à faire l’unanimité contre eux) que parmi ceux de l’Opposition (dont le peuple se souvient toujours et encore  du mal qu’ils ont fait au pays du temps où ils étaient aux affaires, et Dieu seul sait qu’ils ne sont pas prêts à s’amender). Cette démonstration permettrait de penser que le système décrit ne changerait pas, même si le prochain Président de la République sortait de l’Opposition actuelle. Pour accélérer la venue d’un contexte favorable à l’application de la théorie des proportions démographiques, les jeunes congolais devraient démissionner de tous les partis politiques où ils se sont inscrits par faiblesse d’esprit, pour s’organiser entre eux, gagner toutes élections et gouverner le pays, quand l’actuel Constitution sera changée. Si ce n’est pas fait comme cela, nous pouvons prendre rendez-vous : le prochain Président sera contesté aussitôt après la période de grâce de 90 jours ! La jeunesse, couche la plus redoutable dans tous les pays ayant pour principaux problèmes les conditions d’études, l’emploi, la promotion professionnelle et l’accès aux services sociaux de base, l’idéologie qui convient pour la contenir en tout temps, ne me semble être ni la révolution, ni le réformisme, mais bien la réfolution, en ce qu’elle assure l’adéquation entre les aspirations réelles des populations, la modernité des institutions et celle des mentalités des acteurs chargés de les animer. Si on laisse les jeunes majoritaires se gouverner eux-mêmes, le pays sera stable et en paix.
Grâce à cette paix, les vieux pourront attendre tranquillement leur rendez-vous avec l’Inconnu, en jouissant de l’argent que la République inéquitable leur a donné. Voici une série de bonnes raisons pour changer l’actuelle Constitution, autres que le simple souci du maintien du président Denis Sassou-Nguesso au pouvoir au-delà de 2016 (pour la Majorité), et celui de se débarrasser de lui à tout prix, et sur fond ethnocentriste, tout en étant conscient du caractère anti-démocratique de la Constitution actuelle (pour l’Opposition). Les discours politiciens du pouvoir et de l’opposition ont en partage le vice de l’hypocrisie. Mais, comme la mise en œuvre «réfolutionnaire» de cette théorie des quotas démographiques exige douze à trente-six mois, au sortir des dialogues de Sibiti et Brazzaville, et du vote de la nouvelle Constitution, je pense qu’une transition légère s’imposera au-delà du 12 juillet 2016, sous la responsabilité du président en fonction, qui devrait inversement s’engager solennellement à ne pas faire acte de candidature aux prochaines élections, se contentant d’installer les nouvelles autorités élues et prendre sa retraite, jusqu’à ce que, éventuellement, si le nouveau président échouait, le peuple le réclame à nouveau, comme c’est déjà arrivé en 1996. Ainsi, la démocratie congolaise aurait gagné en ancrage populaire et en respect des principes d’alternance démocratique  et de continuité de l’action publique.
Pour ne pas conclure, l’abus de langage, repérable dans le discours politique congolais sur bien des questions, particulièrement, sur la notion de «coup d’Etat» et sur le rapport supposé de double implication entre la «réforme institutionnelle» et sa capacité à engendrer le changement développant du Congo, est le résultat, d’une part, de la prétention des politiciens à se convertir aussi en penseurs, et d’autre part, de la démission éthique de l’élite intellectuelle/universitaire de sa «fonction critique» visant la production des pensées, sciences et techniques nécessaires au développement de l’Humanité. Mon appel serait que la République fasse respecter le principe de la division du travail, sur lequel l’élite devrait veiller, à condition qu’elle-même ne soit pas embarquée dans les ethno-partis intégristes, dont les programmes de gouvernement reviennent à la division du pays en Nord-Sud et l’accélération de l’enrichissement individuel.

Dr Didier
NGALEBAYE
Maitre-assistant CAMES
Essayiste et enseignant-chercheur de philosophie à l’Université Marien Ngouabi (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ).

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