D’un long passé de désordre, d’épouvante et d’effroi, que pouvait espérer l’Afrique indépendante?

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Nous sommes, individu et collectif, le résultat de notre passé. Individu et collectif, nous sommes une addition de tous nos actes passés. C’est de cette façon que, on nous le répète, le passé prépare l’avenir. L’avenir qui est ainsi un ancien passé et un ancien présent. De sorte que, si ce passé est mauvais, sinistre espace du triomphe des énergies animales sur les forces disciplinées, spiritualisées et humanisées, aucune surprise si le futur qu’il devient et où il s’abolit, pour devenir à nouveau un présent éphémère...

, lui ressemble; à moins que, critique avec soi, l’homme, le produit d’un tel passé, s’en libère par la conscience qui l’englobe, le domine et le dépasse; ce passé devenant, de la sorte, juste ce qui le situe et non ce qui le détermine. Sa laideur, son déficit en valeurs humaines authentiques ne constitue alors pas un obstacle à la libre créativité de l’homme. Or, le passé dont hérite l’Afrique indépendante est un passé de ténèbres, une chaîne continue d’actes qui consacrent la force des passions et le refus de la règle par l’homme.
L’exacerbation des passions déchaînées broya les cultures des sociétés africaines progressivement gagnées par le désordre et rabougries, l’élan vers la réalisation de grandes choses brisées net. Les Etats africains post-indépendance, formés à la hâte et dans l’émotion, héritaient ainsi, le plus récent, comme le plus lointain, d’un passé fait de tremblement et de la désarticulation des processus sociaux comme des processus psychologiques. Ceux qui se mettent aux commandes de tels Etats n’ont, par ailleurs, de ce passé qu’une connaissance confuse et parcellaire. Il leur manque, pour une sage gestion de l’Etat, la densité et la profondeur de l’histoire de l’Occident européen dont les peuples se sont fait une obligation d’avoir une connaissance maîtrisée de grandes séquences évolutives. On peut alors parler, en l’occurrence, de l’aboutissement, à travers de longs siècles, d’une longue aventure. Une longue histoire avec laquelle les descendants de ceux qui l’avaient faite gardent toujours un rapport dialectique, lequel ouvre à toujours plus de conscience et d’esprit créatif. Le bénéfice d’une telle posture de la raison critique et de la conscience, face au passé est refusé aux Africains. Parce que, à ces Africains, il manque non seulement la tradition d’un authentique pouvoir d’Etat et de son exercice, mais aussi la profondeur d’une histoire connue, enveloppée et dominée par une conscience critique toujours plus exigeante. A défaut de quoi, progressivement, s’installa, dans le subconscient de tout un continent, pour y devenir en permanence, un élément perturbateur des processus psychiques, le trauma de violences que la connaissance de leur histoire profonde combinée à la fidélité intelligente à une tradition de l’Etat et de l’exercice du pouvoir d’Etat eût aidé les Africains à s’en libérer. Or, point de tradition de l’Etat, point d’histoire méditée. Un tel vide, un tel défaut de fondement moral d’où tirer les éléments d’une éthique, auront des conséquences terribles sur les acteurs sociaux affligés de ces complexes qui rendent difficile l’apparition, chez l’individu, des conduites et des comportements réglés sur des valeurs par quoi l’homme cesse d’être la brute des cavernes qu’il est à la naissance. De là, ce cynisme de l’homme politique africain; son penchant à la violence héritée des notables nègres, collaborateurs des négriers; de là aussi, cette inaptitude à la démocratie, impossible sans un minimum de générosité et de compassion pour l’autre.
Tout cela, conséquence sur nous, de l’évolution chaotique de notre Histoire de bout en bout, enveloppée de violence et jamais sérieusement pensée.
«Opera illorum sequuntur illos», fait remarquer Jean l’évangéliste. Nos actes nous suivent. Si, à la suite de l’irruption, en leur sein, de la traite des Noirs et de la colonisation, l’évolution des sociétés africaines se fait, de bout en bout, dans la violence, comment les héritiers d’un tel patrimoine emprisonné seraient-ils des architectes de l’ordre, de la justice et de la paix?

D. NGOÏE-NG.

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