Les Eglises d’Afrique sont-elles de simples lieux de production d’émotions collectives fortes ?

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L’humanité est une, mais diverse et multiple en ses formes d’expression. Chaque groupe humain, chaque ensemble de groupes humains est spécifique dans ses représentations, les logiques et les pratiques qui en dérivent, comme l’effet de sa cause. La religion même qui est organisation du lien de dépendance de l’homme à la transcendance, obéit au même principe de diversification que tout autre fait humain inscrit dans l’espace et le temps.

Mais si la religion est bien un invariant anthropologique, une pratique dans son principe inspirée de la conviction, dans tous les groupes humains, que le sens ultime de tout ce que l’homme entreprend (l’ordre social, les normes) se trouve au-delà des limites de l’expérience immédiate du sujet, on peut se demander si la qualité de nos expressions du religieux n’est pas finalement tributaire de notre niveau de conscience du divin; de la qualité de la représentation que nous nous en faisons.

La quête inlassable d’émotions collectives fortes comme moyen d’évangélisation est un bien mauvais principe pédagogique. Le sentiment bouleversant de son infinie perfection nous mettant, en quelque sorte, en arrêt, modifie notre état de conscience et règle même les gestes de notre corps. Celui qui n’a du divin qu’une conscience fruste et primitive, l’exprime sans noblesse, de façon vulgaire.
On peut aussi se demander si l’unanimité de croyance de tous les groupes humains en un Dieu parfait et providence ne les conduirait pas à adopter une attitude unique et universelle, face à celui devant qui la seule attitude qui convienne est l’effacement dans l’adoration et la gratitude. On observe, en effet, une grande similitude d’attitudes et de comportement de tous les grands croyants du monde, par-delà la différence de leurs obédiences religieuses. Le musulman soufi, le sage bouddha, le mystique chrétien… ont, dans leur approche de la divinité, plus qu’un air de famille. Frères dans le même élan d’adoration du même Dieu, pourquoi une simple différence d’étiquette les diviserait-elle?
En recommandant l’incultura-tion du christianisme, le concile Vatican II savait-il que, dans les groupes humains qui entretiennent, avec le divin, un bien fruste lien, parce qu’ils s’en font une représentation anthropomorphe, il ouvrait la porte à toutes les extravagances et à toutes les fantaisies? Les évêques africains se taillent des mitres de dimension impressionnantes, baroques et ridicules, ouvrent leurs célébrations du culte aux ondulations de la danse rythmées par les acclamations des foules en délire, frappent chapes et chasubles de symboles ethniques, le tout étant ordonné à la production de grosses émotions et de la transe dont le Dieu de Jésus-Christ n’a rien à faire, le chemin vers lui n’était pas dans l’émotion et la transe, il passe par l’amour silencieuse du prochain.
Par ce qu’elles ont oublié cette exigence première de l’évangile, les Eglises d’Afrique sont en passe de devenir de simples lieux de production d’émotions collectives fortes. Des clergés peu soucieux de la qualité des expressions de la foi, en ont fait le moyen par excellence de mobilisation et de recrutement. Moyennant quoi, la courbe des adhésions et des baptêmes sans cesse croît avec une belle vigueur, à la grande satisfaction de l’évêque de Rome qui s’en tient, pour juger du progrès de l’évangile sur les attitudes et les comportements des chrétiens d’Afrique noire, sur des statistiques flatteuses.
Des signes existent qui permettent d’évaluer le niveau réel d’immersion de  l’Evangile dans les existences des chrétiens d’Afrique noire. Il y a près de soixante ans, dans le roman «Le pauvre Christ de Bomba», l’écrivain camerounais Mongo Béti promenait déjà son ironie souriante et désabusée sur l’indocilité des chrétiens d’Afrique centrale aux enseignements du christianisme.

Dominique NGOIE-NGALLA