Le regard de Mambou Aimée Gnali sur le livre de Martin Mbéri :

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Lorsque j’ai lu, pour la première fois, le livre de Martin Mbéri: «Congo-Brazzaville: regard sur 50 ans d’indépendance nationale 1960-2010», j’ai immédiatement ressenti la nécessité d’un débat autour des problèmes qu’il soulève et des remèdes qu’il propose. Je l’ai dit à celui qui m’avait offert le livre, un fervent de l’auteur, qui m’a assurée qu’un tel débat avait été prévu par Mbéri lui-même. C’est dire avec quelle joie mêlée d’impatience j’ai reçu l’invitation à participer à la conférence publique qu’organisait, à Brazzaville, samedi 26 novembre 2011, la revue «Géopolitique Africaine», avec la participation du grand historien africain, Elikia Mbokolo, lequel avait déjà interviewé l’auteur sur les ondes de Radio France Internationale (R.f.i).

Malheureusement, mes attentes ont été déçues:
1- par l’absence d’Elikia Mbokolo qui, à l’avant-veille des élections en République Démocratique du Congo (RDC), n’a pu faire la traversée du Congo;
2- par l’impression d’impréparation qui se dégageait de la rencontre, la plupart des trente-six intervenants n’ayant, de toute évidence, jamais lu le livre, ou n’en ayant feuilleté que quelques pages.
L’examen des principaux problèmes et des solutions suggérées par l’auteur a, de ce fait, été escamoté, interdisant du même coup tout véritable débat sur le fond et tout progrès dans la réflexion.
Dans la brève intervention, limitée à deux minutes, à laquelle j’ai eu droit, j’ai rapidement évoqué, à la suite de l’auteur, notre responsabilité collective d’élites, donné mon point de vue sur le sentiment national et regretté le traitement évasif de l’auteur sur ce qui concerne les femmes.
J’aurais souhaité intervenir sur d’autres questions qui mériteraient d’être approfondies: la décentralisation, les priorités du développement, la place de l’Etat dans le développement, l’Etat de droit, la limitation des partis, notamment. Mais, le temps manquait, même seulement pour les mentionner. Aussi, me suis-je engagée à y revenir par écrit, sous la forme de témoignages critiques, en reprenant, tout d’abord, les trois points évoqués à la conférence publique.

Notre responsabilité collective
Tout au long de son livre, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, Martin Mbéri insiste sur notre responsabilité à nous, les premières élites de la période 1960-2010. Dans son introduction orale, à la conférence, il réaffirme cette responsabilité: «Nous sommes responsables. Mais, ajoute-t-il, tout s’apprend. Nous n’avions pas de référent».
Si, en ma qualité de première professeure de français et de première femme députée, avec Pierrette Kombo et Micheline Golengo, en 1963-1968, je souscris entièrement à cette responsabilité collective, même si, à mon retour de l’étranger où j’étais partie en stage de juillet 1965 à septembre 1967, j’avais présenté au président de l’assemblée nationale, ma démission qui n’avait pas été acceptée, je réfute totalement la thèse du manque de référent. Il est vrai que tout s’apprend et que nous étions novices. Mais, nous avons refusé d’apprendre. Les mentors ne manquaient pas et ne demandaient qu’à nous accompagner. Mais, nous les avons délibérément ignorés et mis au placard, avec nos tribunaux révolutionnaires et nos chasses aux sorcières.
A l’indépendance en 1960 et pendant au moins les dix années qui ont suivi, nos parents, nos ainés étaient encore en service. Ce sont eux qui faisaient marcher le pays. Et il marchait, infiniment mieux qu’aujour-d’hui. Ils possédaient l’autorité morale, les compétences techniques et le savoir-faire politique pour nous encadrer. Nous avons choisi de les ignorer, en édictant de nouvelles règles pour les reléguer loin de nous. Mbéri, lui-même, le note, page 176: «Avec l’arrivée massive des cadres universitaires dans l’appareil d’Etat… on paye le diplôme, mais on ne paye pas ce que l’on sait faire».
Or, nos ainés, eux, détenaient le savoir-faire qu’ils avaient souvent acquis par eux-mêmes, en autodidactes, à force de volonté, dans les cours du soir ou les cours par correspondance, les écoles spécialisées n’existant pas dans le pays. Ils avaient, donc, bien du mérite. Cette seule conduite suffirait à illustrer le comportement exemplaire qui était le leur, leur sens du devoir et leur souci permanent de s’acquitter, dans les meilleures conditions, des responsabilités qui leur étaient confiées. Contrairement à nous, eux comptaient sur leurs propres forces. Les exemples de cette force morale et du souci de toujours mieux faire pour soi et dans l’intérêt de tous sont légion.
Depuis 1927, mon père, Mapako Hervé Gnali, 23 ans, est comptable, puis chef-comptable et fondé de pouvoir des établissement Ottino et de la société industrielle et agricole du Niari (Sian) créée par le même Ottino, à Nkayi. Dans les années 30, soit dit en passant, Hervé Gnali est le seul Noir à être admis dans une banque à Kinshasa, où sévit la ségrégation raciale, grâce à une procuration de son employeur. En 1960, il décide de prendre sa retraite. Cette même année, Stéphane Tchitchéllé est élu maire de Pointe-Noire, sous les couleurs de l’Union pour la défense des intérêts africains(U.d.d.i.a) de Fulbert Youlou. Transfuge du Parti progressiste congolais (P.p.c), Tchitchéllé est, pour les militants du P.p.c,  la brebis galeuse. Ce qui ne l’empêche pas de proposer à Hervé Gnali, avec lequel il a gardé des relations cordiales, le poste de comptable de la mairie. En fidèle allié du fondateur du P.p.c, Jean Félix Tchicaya, ancien député du Moyen-Congo, Hervé Gnali soumet le problème à ce dernier: Peut-il oui ou non accepter l’offre qui lui est faite?
- Cette offre t’intéresse-t-elle? Lui demande Félix Tchikaya.
- J’ai toujours travaillé et je m’ennuie à ne rien faire. D’autre part, la rémunération qui m’est proposée est alléchante. Bref, le poste m’intéresse.
- Eh bien! Lui répond le fondateur du P.p.c, il faut l’accepter, parce que:
1- Si Tchitchéllé avait trouvé, dans son camp, un comptable aussi compétent et expérimenté que toi, il ne t’aurait pas proposé le poste;
2- La mairie de Pointe-Noire est la mairie de tous les Ponténégrins: ce n’est pas la mairie de Tchitchéllé. Tu n’as donc aucun scrupule à avoir, ni aucune raison de refuser ce poste qui te plait.
Cette anecdote est, à elle seule, une leçon de civisme, de politique et de morale. Félix Tchikaya est décédé en janvier 1961, avant la Révolution de 1963. Stéphane Tchitchéllé, comme la plupart des personnalités alliées de Youlou, a été traduit devant le tribunal révolutionnaire, en 1963 et définitivement mis sur la touche. Hervé Gnali a démissionné de son poste de chef des services financiers de la commune de Pointe-Noire en mai 1965, lorsqu’un jeune administrateur-maire, nommé par le nouveau pouvoir révolutionnaire, a commencé à faire des siennes. Il a également été traduit devant le tribunal révolutionnaire en 1969, le jour de ses soixante cinq ans. Prenant au mot le président Marien Ngouabi, lors de sa venue au pouvoir, en juillet 1968,  il s’était cru autorisé à débattre librement des problèmes du pays et recevait chez lui, de manière tout à fait informelle, tous ceux qui partageaient le même désir de débattre. Ces rencontres furent considérées comme subversives et ceux qui s’y retrouvaient désignés comme «groupe de Mpita».
Au plan administratif, qu’il suffise de rappeler qu’en 1963 et 1964, alors que les universitaires étaient aux commandes, pour confectionner le budget, on faisait revenir de Pointe-Noire où il avait pris sa retraite, l’ancien directeur du budget, Georges Pambou, qui n’avait pour tout diplôme que le certificat d’études primaires. N’est-ce pas là une manière de reconnaitre la compétence de ceux que nous avions détrônés et qui, malgré nous, nous donnaient des leçons?
Les jeunes doivent aussi savoir que la fonction publique n’a pas toujours été la pétaudière qu’elle est devenue aujourd’hui. Pendant longtemps, la fonction publique congolaise, mise en place par nos ainés,  a été l’une des plus performantes d’Afrique noire française, jusqu’à ce que les militaires, que nous avons portés au pouvoir, viennent tout désorganiser, à partir de 1968.
Le sentiment national
Comme Mbéri, je pense que la question nationale ne se pose plus, pour nous, en termes de territoire. Depuis la colonisation, au 19ème siècle, nous étions, ainsi qu’il le dit, «une nation en construction». Depuis l’indépendance, nous sommes de fait devenus, bon gré mal gré, un Etat, mais pas encore une nation. Et à partir du moment où, à la création de l’Organisation de l’unité africaine (O.u.a), en 1963, nous avons maintenu et confirmé les frontières héritées de la colonisation, nous avons, du même coup, reconnu comme étant notre nation, le territoire sur lequel nous vivons. Pour moi, donc, notre nation est faite. C’est pourquoi, paraphrasant Massimo d’Azeglio, l’un des chefs du Risorgimento italien, je dirais: «Le Congo a été fait, maintenant, il faut faire les Congolais».
Car, notre problème, le gros problème qui se pose à nous, aujourd’hui et depuis la colonisation, c’est: comment développer le sentiment d’appartenance à la même nation?
Je ne suis pas de ceux qui montent en épingle le tribalisme. Les responsabilités que j’ai assumées dans le pays m’ont, au contraire, convaincue que les Congolais étaient prêts à oublier leurs origines ethniques, pourvu qu’on leur garantisse un avenir juste et équitable et des motifs d’être fiers de leur pays. Il eût fallu, pour cela, mettre l’accent, non pas sur ce qui nous divise, mais sur notre héritage commun: notre histoire commune, notre culture commune dans sa diversité, notre ambition commune, notre patrimoine commun, bref notre conscience commune d’appartenir à la même nation. Au lieu de quoi, nous avons négligé notre histoire, ignoré nos langues, nos valeurs, qui auraient permis d’enraciner nos enfants auxquels nous n’avons légué en partage que le chômage, l’exclusion et la pauvreté.
Aujourd’hui, la plupart des citadins congolais, à commencer par la prétendue élite, ne parlent que le français à leurs enfants. Et contrairement à nos parents, qui nous sommaient de rentrer après nos études, les encouragent à rester là où ils vont étudier, comme s’ils étaient apatrides. Quoi d’étonnant, si la plupart des jeunes ne rêvent que de s’évader de ce pays auquel rien ne les attache et qui, lui-même, ne fait rien pour leur assurer ni un présent ni un avenir, ni aucune raison valable de s’enorgueillir d’être Congolais?
Sous la colonisation, nous avons contribué à créer la musique congolaise, mis sur les stades d’excellents sportifs, initié une littérature qui promettait, une école de peinture d’avenir. Aujourd’hui, sauf en littérature, nous avons été supplantés en tout. Pourquoi, avec les moyens qui sont les nôtres aujourd’hui, ne pouvons-nous pas nous hisser aux performances de l’Angola, par exemple, en matière sportive? Faire du Festival panafricain de musique, que nous a valu notre réputation d’antan, un véritable festival, en formant les spécialistes et techniciens nécessaires aux besoins d’un festival? Porter l’école de peinture de Poto-Poto au rang de véritable école? Garantir aux écrivains congolais une meilleure visibilité dans leur pays? Pourquoi les sommes dépensées pour le salon du livre à Paris, ne le seraient-elles pas sur place au Congo? Et pourquoi ne pas susciter de nouveaux talents, en accordant plus d’intérêt à tout ce qui relève de l’art et de l’artisanat? Tous ces facteurs qui nourrissent la fierté nationale, ne sont-ils pas les ingrédients indispensables à l’unification de la conscience nationale?

Les femmes
Les femmes occupent peu de place dans les préoccupations de Mbéri. Il n’en parle spécialement qu’à propos du renouveau constitutionnel, en deux lignes (P 118). Puis, en six lignes (P 150), à propos de la reconversion de l’économie informelle. Ce traitement laconique est d’autant plus surprenant que:
1- l’auteur a été propulsé dans les sphères du pouvoir grâce à la nouvelle politique initiée à la Révolution, résolument favorable aux jeunes et aux femmes considérés alors comme marginalisés dans le développement; j’en ai, moi-même, bénéficié en tant que femme, en accédant à l’assemblée nationale, en même temps que Mbéri, en décembre 1963;
2- à la page 150 de son livre, il écrit: «…La femme congolaise peut jouer un rôle d’avant-garde, sa place dans l’économie congolaise étant fondamentale».
Pourtant, cinq pages à peine plus loin, lorsqu’il traite des  «urgences», notamment de la paysannerie, où les femmes sont largement représentées, il écrit: «La paysannerie doit changer. Il faut passer du paysan traditionnel hérité de la colonisation de nos villages qui va aux champs pour se nourrir et qui a été disqualifié par l’économie marchande par un paysan de type nouveau recruté parmi nos cadres moyens et supérieurs disponibles et aptes à vivre en milieu paysan formé, encadré, subventionné pour que le prix des produits agricoles qu’il met sur le marché soit compatible avec le pouvoir d’achat des consommateurs potentiels».
Dans ce long extrait, quelque peu alambiqué, il n’est pas question de femmes, mais de «cadres moyens et supérieurs disponibles». Pourquoi aller chercher des cadres dont la disponibilité est plus qu’incertaine, alors qu’il existe déjà, dans la profession, des paysans, dont de nombreuses femmes, qui ne demandent qu’à être «formées, encadrées et subventionnées»? N’est-ce pas là perpétuer une discrimination qui a ses racines dans le colonialisme où les cultures de rente étaient systématiquement confiées aux hommes, enfermant les femmes dans le nutritionnel d’où Mbéri voudrait précisément les tirer?
Sans compter que le recours aux cadres dans l’agriculture, tenté sous la Révolution, s’était déjà soldé par un échec retentissant. Si l’on veut vraiment aider les femmes, il faut les prendre à partir de ce qu’elles sont, cadres ou pas cadres.
A propos du renouveau constitutionnel, Mbéri est encore plus laconique: «La participation des femmes dans les assemblées élues et au gouvernement est fixée par la constitution». Pourquoi attendre une hypothétique constitution pour décider de la participation des femmes? L’exemple de la constitution actuelle n’est-elle pas assez édifiante à cet égard? Que dit-elle?
Article 8: «…La femme a les mêmes droit que l’homme. La loi garantit et assure sa promotion et sa représentativité à toutes les fonctions politiques, électives et administratives».
Ce qui a pour résultats: 8 femmes sur 60 (13%) au sénat; 10 femmes sur 137 (7,3%) à l’assemblée nationale; 5 femmes sur 39 (12,8%) au gouvernement;  12% dans les conseils départementaux et municipaux. Aucune femme maire de commune ou présidente de conseil départemental, malgré l’adoption de plusieurs textes consacrant l’égalité de l’homme et de la femme et la ratification de la plupart des instruments internationaux ayant le même objet. Le moins que l’on puisse dire est que Mbéri ne se compromet guère pour les femmes. Estime-t-il leur lutte terminée? Sans doute.

Mambou Aimée GNALI

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