L’église africaine va-t-elle re-évangéliser l’Occident?

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La défection du christianisme est profonde en Occident. On le voit à la désertion des lieux de culte aux heures de célébration. Des avancées scientifiques insoupçonnées, dont beaucoup font sourire des choses de la foi ou rendent sceptique, une économique consumériste et frivole, installent un climat délétère qui amène un maximum de fidèles à décrocher du religieux traditionnel. Malheureusement, contre la permanence de la distraction aliénante, l’Eglise se montre faiblement armée et même adopte les armes de l’adversaire, pour mobiliser des ouailles qui se font tristement rares.

Dans le même temps, l’annonce de l’évangile en Afrique noire, depuis le XIXème siècle a, en revanche, opéré, un siècle plus tard, comme un transfert de la ferveur religieuse de l’Occident envers cette région du monde. Ici, croisant le désespoir de la misère économique, l’évangile enflamme les masses qui attendent du christianisme la consolation par l’espoir de l’entrée en paradis et, bien entendu, la protection contre la méchanceté des sorciers.
Depuis quelques décennies, séduite par cette bonne santé apparente de l’Eglise africaine, l’Eglise d’Occident lui demande de venir, comme en périple de retour, évangéliser l’Occident en procès inquiétant de déchristianisation rapide. Sans condition, semble-t-il! Sans enquête préalable sur la formation de ces étranges missionnaires que l’Afrique envoie à l’Occident.
Ce que l’Eglise d’Occident assoupie attend de l’Eglise africaine où, pense-t-elle, souffle le vent de la pentecôte, c’est sa sève tonifiante. Une confiance aveugle en ces missionnées d’une Eglise aux fondements encore mal-assurés et dont, du point de vue de la doctrine chrétienne, la sève bouillonnante n’a pas forcément que des effets bénéfiques, si l’on ne la discipline.
Avec probablement la meilleure intention du monde: mettre de l’ambiance dans des célébrations devenues ennuyeuses, les prêtres africains venus au secours de l’Occident en panne de foi n’ont pas tardé à mettre au culte une animation d’une exubérance tapageuse, inspirée, à les croire, de leurs traditions religieuses. La tradition liturgique occidentale, si soucieuse de discrétion, pour rester conforme à l’esprit de l’Evangile qui est effacement et humilité, est ainsi brutalement subvertie et submergée par la religiosité exubérante et bruyante des missionnaires noirs. L’espace sacré de l’Eglise qui, en principe, modifie l’état de conscience et l’attitude du corps du croyant est, alors, transformé en lieu festif pas tellement favorable à une attitude de prière.
Je ne crois pas qu’un sentiment profond de la présence de Dieu en ce lieu ne bloquerait pas net la propension de ces Africains à laisser s’exprimer, dans les lieux de culte, plus leur corps que leur âme. Ce Dieu pendu à un gibet, quel sentiment et quel mouvement du corps peut-il inspirer si on croit en Lui? Ces frénétiques battements de mains, ces stupides balancements du corps inacceptables dans un lieu de culte, sauf si on se fait de Dieu une image bouffonne, relèvent-ils vraiment du registre du religieux et du sacré? On peut en douter.
Les défenseurs des nouvelles liturgies de l’Eglise africaine prétendent s’inspirer des traditions religieuses africaines. Il faut craindre que ce soit là une Afrique de leur invention. L’Afrique de nos pères ne manquait pas, à ce point, de goût. Qui fait l’effort de connaître les religions de l’Afrique et leurs formes d’expression se rend vite compte du sérieux de cette Afrique-là. Elle ne mélangeait pas le sacré et le profane. Elle ne transigeait pas avec les valeurs du sacré. Le rituel liturgique africain qui envahit l’Eglise d’Occident étonnement friande d’exotisme, (délaissant sa propre liturgie, si noble si belle) est, en fait, une création récente de certaines communautés chrétiennes africaines. Il porte, dans ses flancs, l’odeur d’une revanche de l’Eglise indigène contre l’Eglise missionnaire et son enseignement imposé et donc impérialiste. Je suis Noir africain resté proche des traditions religieuses de mon groupe d’appartenance et intéressé à leur analyse. Je ne me reconnais pas dans l’actuel rituel de célébration de la messe que ses promoteurs pas toujours bien formés et de goût douteux prétendent tirer des traditions religieuses africaines. Je me souviens de ma grand-mère. Elle n’était pas chrétienne. Et cependant, lorsqu’elle priait le grand esprit (Nzambi ya Mpungu), elle avait les mains en orante et gardait le silence. Comme les chrétiens de l’Eglise primitive.
Nous commençons à vivre, peut-être, les effets pervers d’une inculturation du christianisme mal comprise par des communautés chrétiennes africaines soucieuses au fond, non de spiritualité, mais plutôt pressées de se débarrasser d’un legs de la colonisation honnie. Si les réformes au sein de l’Eglise africaine doivent être menées dans cet état d’esprit, parions qu’avant longtemps, le christianisme africain ne gardera plus du christianisme de stricte obédience que le nom. Syncrétique, grimaçant à force de chercher à lui donner une coloration africaine. Le christianisme authentique est lieu de rencontre de la sensibilité et de la raison où l’émotion est présente, mais reste contenue; on ne lui laisse pas l’initiative. Elle est constamment surveillée. C’est cette heureuse alliance de la sensibilité et de la raison que, livrée à l’ivresse de l’émotion, l’Eglise africaine qui se cherche encore n’a pas encore réussie.
Mais y songe-t-elle d’abord? Puisque, convaincus d’avoir raison, ses ténors se réclament de la gratitude qui exalte, on le sait, l’émotion comme moyen de compréhension et d’expression du monde? Et c’est d’une telle Eglise africaine que l’Eglise d’Occident attend la sève qui la revigore!
Sans traditions chrétiennes, juste évangélisée et devenue autonome dans un contexte historique ambigu, sans recherches patientes, une telle Eglise africaine ne peut apporter à l’Occident qu’une expression du religieux chrétien inquiétante juste barbouillée de rhétorique chrétienne. Il faut plutôt espérer de l’Eglise d’Occident, visiblement décrochée, un sursaut salutaire. L’Afrique qui, derrière son flamboiement baroque cache une profonde incompréhension de l’esprit de l’évangile, a besoin d’une renaissance de l’Eglise d’Occident, pour reprendre, sous sa tutelle fraternelle, sa merveilleuse aventure. Jusqu’à ce qu’elle atteigne l’âge adulte qu’elle se fait aujourd’hui l’illusion d’avoir atteint.

Dominique
NGOIE-NGALLA