Dr Kitsoro Firmin C. Kinzounza, économiste : Au Congo, sortir de la crise par les actes et non par les mots

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Après la déclaration du Parti congolais du travail (PCT) relative au rapatriement des fonds détenus à l’étranger, La Semaine Africaine a repris attache avec le Dr Kitsoro Firmin C. Kinzounza, économiste et consultant international en Management, pour un éclairage sur les dernières négociations du Congo avec le FMI. La déclaration inattendue du PCT sur le rapatriement des fonds dans le cadre de la résorption de la crise économique que traverse le Congo et le silence du FMI ont suscité des remous. Interview.

 

*Docteur Kitsoro Kinzounza, pouvez-vous nous dire où en est le Congo dans ses négociations avec le FMI?

** Je répondrai à votre question en usant d’une démarche comparative avec un pays voisin, le Gabon. Où en est le Gabon dans ses négociations avec le FMI?
Lorsque le Gabon fait appel au FMI en juin 2017, le Gouvernement avait déjà apprêté le dossier de la dette intérieure et extérieure.
La dette totale représentait 61% du PIB; comme le FMI avait les mêmes données, ce taux a été validé et a donné lieu à un décaissement de 60 milliards F.CFA. Pourquoi le dossier de la dette a-t-il été «bouclé» aussi rapidement au Gabon? La réponse est simple: au Gabon comme dans tout Etat de droit, seul le Ministre des Finances a qualité pour engager l’Etat sur le plan international…
Après la validation du dossier de la dette en juin 2017, le FMI a exigé que le Gabon soumette un plan de relance de l’économie. En octobre 2017, à la suite du séminaire gouvernemental des 14-15 septembre 2017, les experts gabonais ont soumis à ceux du FMI le Plan de relance de l’économie. Le Conseil d’administration du FMI ayant validé ce Plan en fin octobre 2017, le Gabon a bénéficié d’un second décaissement à hauteur de 400 milliards de FCFA. Le Gabon étant devenu fréquentable, la BAD a décidé de financer certains projets du Plan de relance de l’économie à hauteur de 900 milliards. Dans la foulée, l’Agence française de développement (AFD) s’est engagée à hauteur de 100 milliards de FCFA.
Enfin, le Gouvernement gabonais a lancé un emprunt obligataire CEMAC d’un montant de 200 milliards. Au total, entre juin et décembre 2017, l’économie gabonaise a disposé d’environ 1.600 milliards en termes d’argent frais et d’engagement, ce qui lui a permis de «respirer».

*Et au Congo?
**Au Congo, en dehors du Ministre des finances, d’autres autorités ont abusé de leur position sur l’échiquier politique pour endetter le pays sur le plan international. Conséquence: le taux d’endettement du Congo serait passé de 120% en septembre 2017 à pratiquement plus de 200% en mai 2018. La bonne nouvelle, c’est le Parti congolais du travail (PCT) et les autres partis de la majorité présidentielle qui, en avril 2018, ayant pris connaissance des relevés bancaires des dignitaires du régime, ont décidé du rapatriement de ces fonds.
Il leur reste à passer des déclarations aux actes, en l’occurrence pousser le Gouvernement à se doter des instruments juridiques qui permettront de renflouer les caisses de l’Etat et de mettre fin aux souffrances des étudiants (plus de 18 mois sans bourse), des retraités (plus de 15 mois sans pension), des enseignants chercheurs de l’Université Marien Ngouabi (plus de 6 mois sans salaire), des travailleurs du CHU-B (plus de 5 mois sans salaire), des ministres (plus de 7 mois sans salaire): des conseillers à la Primature et à la Présidence (plus de 8 mois sans indemnités), des députés et sénateurs (plus de 7 mois sans salaire), etc…
Le dossier ″Dette″ n’étant pas ″bouclé″, le dossier ″Plan de relance de l’économie″ n’étant pas à l’ordre du jour - c’est plutôt le PND 2018-2022 que le Gouvernement s’attèle à finaliser -, l’on constate que de septembre 2017 à juin 2018, le FMI et le Gouvernement congolais campent sur leurs positions. La déclaration de Bruno Lemaire est claire: la situation économique du Congo a atteint un niveau de dégradation tel que les interventions du FMI et du Gouvernement français ne suffiront pas à arrêter le marasme économique. En lisant entre les lignes, Bruno Lemaire nous invite à trouver des solutions en interne. Ces solutions, le FMI nous les a suggérées; ce sont les audits du pétrole, des mines solides, du bois ainsi que la lutte résolue contre la corruption et les infractions assimilées (fraude, concussion, détournement des deniers publics, blanchiment d’argent, etc…) et un dialogue entre les forces politiques en présence.

*En vous écoutant, vous semblez adhérer à la thèse des solutions en interne. Qui doit concevoir et mettre en œuvre ces solutions?

** Vous avez bien compris ma pensée. Lorsque Hugues Ngouelondélé a écrit en 2016 son livre intitulé «Le PCT. Faire la politique autrement», ses amis du PCT ont cru qu’il était en campagne pour la présidentielle de 2021. En réalité, il a eu une vision qu’il a voulu partager, celle d’un PCT rénové mais à l’image du PCT originel. Si vous vous souvenez, sous le PCT originel:
- chaque Secrétaire permanent du Comité central du PCT était chef d’un département qui couvrait un ou plusieurs ministères; ainsi, le camarade Obembe (Paix à son âme), en sa qualité de Secrétaire permanent chargé de l’Education couvrait les ministères en charge de l’Education (enseignement primaire et secondaire; enseignement technique et professionnel; enseignement supérieur). Grâce à cette dispensation, chaque ministre était sous tension morale: il avait une obligation de résultats.
Sous André Milongo (Paix à son âme), Premier ministre de la transition, le Gouvernement payait au fonctionnaire un mois de traitement sur 2. Le PCT peut obtenir cela du Premier ministre Clément Mouamba. Il suffira à ce dernier d’instruire le ministre des Finances de signer des contrats de performance avec les directeurs généraux des Impôts et des Douanes, comme il l’avait annoncé en février dernier;
- la lutte contre les antivaleurs et les anti-modèles n’était pas un slogan mais bien une réalité vécue au quotidien. A l’époque l’on luttait: d’une part, contre «l’enrichissement illicite» ou «l’enrichissement sans cause»; d’autre part, contre «l’inconséquence idéologique» de certains «camarades déviationnistes». La lutte des classes était à l’ordre du jour; actuellement, c’est «la lutte pour les places» qui a pris le dessus, pour reprendre l’expression chère au doyen Claude Ernest Ndalla;
- la nécessité d’un think tank du parti. Dans son ouvrage, à la page 87, Hugues Ngouelondélé propose comme 2e mesure urgente: «Agir en tant que parti de pouvoir et au pouvoir. Pour cela, disposer d’une task force (force de riposte) et activer un think tank, c’est-à-dire des groupes de travail pour proposer des solutions sur des questions importantes de la vie de la Nation». A l’époque du PCT originel, il y avait des groupes de travail qui réfléchissaient sur les questions d’actualité et proposaient des solutions ; en première ligne, il y avait les économistes Hilaire Babassana (Paix à son âme), Moussa et Tchimbambelela. Aujourd’hui, c’est le désert intellectuel. Ainsi, au lieu de proposer une alternative crédible aux solutions du FMI, le PCT prépare l’élection présidentielle de 2021 pendant que le Gouvernement peaufine le PND 2018-2022 et que les populations sombrent dans la pauvreté.
Au Zimbabwe, l’opposition disait à Mugabe: ″Vous pouvez falsifier la politique tant que vous voulez mais l’économie, vous ne pouvez la falsifier que pendant un temps″. Nous sommes actuellement rattrapés par l’économie.
Je persiste et je signe: le PCT rénové (celui qui aura renoué avec les principes du PCT originel comme le suggère Hugues Ngouelondele) a les moyens de nous sortir de la crise sans recourir au FMI. En effet, le PCT contrôle le Parlement et le Gouvernement et peut donc faire pression sur ces derniers pour obtenir des résultats économiques et sociaux ainsi que la transformation du logiciel mental collectif comme l’a fait Kagame pour le Rwanda. A défaut, nous assisterons aux émeutes de la faim.  

Propos recueillis
par Viclaire MALONGA

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