Qu’est-ce qui peut nous unir?

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Je pense qu’en ces jours où nous tous ne voulons plus être ce que nous avons été, il se peut que nous oublions ce que nous sommes. Notre nature, quelle qu’elle soit, ne saurait être effacée. Dans le cas contraire, nous risquons de devenir des gens inconscients. Deviendrons-nous personne? Ou bien des êtres en proie à toutes sortes de contraintes, violences, enthousiasmes et autres injustices ?

On affirme que nous sommes en train de nous réveiller et que nous ne serons plus jamais si endormis et apeurés, à ce point éloignés les uns des autres que nous l’avons été. Mais je ne crois pas que cela se produise ou, plutôt, je crains que notre anoblissement ne s’effectue de la même manière que notre déformation. Car nous avons témoigné, jusqu’à présent, très peu d’intérêt à autrui. Et comment ferions-nous quelque chose pour autrui, pour le bien commun, sans nous efforcer de comprendre notre valeur personnelle?
Une des raisons de notre isolement croissant réside, selon ma modeste opinion, dans le reflexe formé dès notre plus tendre jeunesse de parler de tout cas particulier comme d’un cas général, des choses profondes superficiellement et des choses simples d’une manière compliquée. Bref, nous sommes devenus très tôt des gens aux esprits abstraits ayant des droits abstraits, des libertés et des relations abstraites.
Aussi, nous est-il à ce point difficile de réaliser ensemble quelque chose, de trouver les valeurs, les idées ou les gens autour desquels nous puissions nous unir et par l’intermédiaire desquels nous puissions communiquer. Les notions abstraites pourraient-elles être partagées avec autrui? En parole, tout cela est abstraitement clair. Mais n’est-ce pas vrai que nous ne pouvons plus résoudre les questions d’une telle manière ? Nous agissons par le biais des discussions ou, du moins du dialogue à de niveaux différents.
Mais comment aboutirons nous à de si bons résultats puisque, jusqu’ici, nous ne reconnaissons que ce que nous avons été et ce que nous sommes à présent? N’allons-nous pas, une fois de plus, céder à ce réflexe conditionné dont j’ai parlé, celui du repentir abstrait et de la restructuration abstraite?
Si je me permets de méditer sur ces problèmes à présent, lorsque cela n’est pas nécessaire à ce point surtout dans mon cas de communicant, c’est parce que je ne veux plus agir sans savoir comment sont les autres et sans que les autres sachent comment je suis. Or, moi-même et mes confrères, nous
étions, dans une très large mesure, le fruit de l’époque révolue dont l’histoire gardera le souvenir comme une époque de stagnation. Nous avons appris le métier et avons travaillé avec des gens ayant vécu dans une stagnation encore plus profonde et puis nous transmettions notre expérience à nos futurs confrères qui, sans avoir travaillé, auraient au moins fait leurs études au cours de cette même stagnation.
Cela signifie-t-il que tout ce que nous avons fait jusqu’ici est nul? Non. Il y avait, il y a et il y aura de telles gens qui, tout comme dans le passé, parlent et écrivent sur des choses inexistantes. Et ils commencent par le procédé le plus facile et commode : les principes abstraits, les valeurs abstraites.
Par exemple, que dorénavant, nous tous commençons à vivre d’une manière nouvelle et cessons d’être ce que nous avons été.
Et qui sommes-nous? Comment a été chacun de nous ?
Au moment où cette question devient plus précieuse que toute autre chose, nous pouvons espérer vraiment qu’il y a des chances qu’un lien s’établisse entre nous, qu’un jour nous vivrons dans une société démocratique qui ne soit pas divisée en «nôtres» et en «vôtres».

Michel Rodriguez ABIABOUTTI

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