Il y a un siècle, naissait Fulbert Youlou, premier Président de la République du Congo

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Homme cultivé sans être pédant, distingué sans être précieux, galant sans fadeur, brave sans forfanterie, réfléchi, mesuré et discret, l’Abbé Fulbert Youlou fut un homme honnête. Il se caractérisait par une élégance à la fois extérieure et morale, laquelle ne pouvait se concevoir que dans une société civilisée et très disciplinée.

Grand dirigeant de la vie politique de notre pays, humaniste, tolérant et magnanime, Fulbert Youlou, né le 7 juin 1917, à Madibou, à quelques encablures au Sud de Brazzaville, dans le Pool, sut rassembler le peuple congolais dans ses différences. Il fut un apôtre de l’unité nationale et de la non-violence, de la vraie paix et du développement social. Il bâtit la République dans la douleur. Véridique et sociable, c’était une icône de la non-violence. C’est pourquoi nous tenons, aujourd’hui, à célébrer le centenaire (1917-2017) de sa naissance et commémorer sa mémoire, pour ceux qui ne l’ont pas connu. Car, «tu ne passeras jamais sur cette terre sans y laisser de traces qui recommandent notre mémoire à la postérité». Il est temps qu’il sorte des oubliettes.

Ne pas relater la littérature religieuse et politique de l’Abbé Fulbert Youlou constituerait un crime de lèse-majesté. Cet homme, incollable à la rancune, prêt au pardon, altruiste, a aimé son pays, la République du Congo, jusqu’à sa mort en 1972, en exil à Madrid, en Espagne. Il ne fut pas chatouilleux sur les titres et grades, rien à avoir avec les politiciens d’aujourd’hui, ces pachydermes au cœur de pierre et aux yeux secs.

Homme religieux
Dès son enfance, Fulbert Youlou pressentait, déjà, la lumière de la foi chrétienne. Il a aimé Dieu de toute son âme. De fait, l’appel de la providence n’a su tarder, car il a été baptisé en 1926, à l’âge de 9 ans. A cette occasion, son parrain, Fulbert Massamba, lui donna le prénom chrétien de Fulbert.
En 1929, le jeune homme fréquente l’école concessionnaire nommée Sainte Jeanne d’Arc, dans l’enceinte de la cathédrale de Brazzaville. Après l’école primaire, il est admis au Petit-séminaire de Brazzaville où il retrouve ses prédécesseurs, donc ses ainés et futurs abbés comme Eugène Nkakou et Auguste Nkounkou.
Très déterminé et intelligent, le voilà à Akono, au Cameroun, pour achever ses études secondaires et les humanités gréco-latines, avec pour professeur le Père Michel Bernard qui deviendra, quelques années plus tard, son évêque à Brazzaville. C’est au Grand-séminaire de Yaoundé qu’il fit ses études de philosophie. Son penchant pour cette discipline fut remarqué. C’est au même Grand-séminaire du Cameroun qu’il fit la connaissance du futur Président et père de l’indépendance de la République Centre-Africaine (RCA), Barthélemy Boganda. Au cours de leurs entretiens, les deux pairs épiloguaient sur le destin de l’Afrique. Après trois années de philosophie scolastique, Youlou rejoignit son pays natal où il eut mission de diriger l’œuvre des moniteurs de Mindouli. Sur ce sujet, Adolphe Tsiakaka écrit: «L’œuvre des moniteurs de Mindouli qui fut, en 1939, déplacée à Kibouendé. Il aura pour élève, au cours moyen deuxième année (C.m.2), Joseph Senso qui, plus tard, lui succèdera à la mairie de Brazzaville, comme deuxième maire congolais. Assoiffé de connaître la religion, la philosophie et la théologie, il fréquenta le Grand-séminaire de Libreville, au Gabon. Son parcours est apprécié. Il est finalement ordonné prêtre avec Benoît Gassongo, Louis Loubassou, Théophile Mbemba et Raphaël Dangué» (2).
Le voilà sur la route du Seigneur. Il est affecté comme vicaire à la Paroisse Saint François d’Assise de Brazzaville où il fut le premier Noir à célébrer les messes. C’est à partir de là qu’il tissera des relations avec le monde européen, pour préparer sa vie politique, bien que protestée par l’Eglise catholique.

Homme politique
L’apparition de Fulbert Youlou sur la scène politique congolaise allait en quelque sorte donner un coup d’accélérateur à la vie politique congolaise et sonner le temps de l’élargissement d’une vision politique qui était, jusque-là, le fait de deux hommes au tempérament opposé, au fond complémentaire: Jean-Félix Tchicaya et Jacques Opangault.
Ressortissant du Pool, attentif aux doléances ou préoccupations de ses populations, Fulbert Youlou ne ménagea aucun effort pour leur apporter satisfaction. Mais, il comprit très vite qu’il lui faudrait, pour cela, élargir sa vision à toute l’Afrique, s’il le fallait. Pour commencer, il irait à la conquête du Congo tout entier. La vision pan-congolaise et panafricaine qu’apporte l’Abbé Fulbert Youlou est due probablement à ses études supérieures où ses dispositions à la réflexion philosophique et théologique. Ce qui attire l’attention de ses maîtres.
Qu’on ajoute à cela l’aura et la réputation de grand orateur de ce jeune prêtre dont l’éloquence, basée sur la maîtrise des lettres latines faisait les délices des fidèles lettrés accourus à ses homélies. En tout cas, la pensée politique au Congo prend une autre coloration avec l’entrée de cet ecclésiastique sur la scène politique nationale. L’homme est sympathique et affable. Il est certes de petite taille, mais ce handicap est compensé par une intelligence vive et relativement brillante. C’est un tribun, il parle bien et les foules accourent, médusées. Il développe des ambitions qui allaient bientôt faire de lui un véritable leader charismatique. Et lorsqu’il crée son parti, l’Union démocratique pour la défense des intérêts africains (U.d.d.i.a), le 27 mai 1956, il ne tarde pas à drainer derrière lui des foules considérables venues non seulement de son groupe ethnique d’origine, mais aussi bien des lettrés de toutes provenances sensibles à sa vision politique.
Confronté au dilemme de la fidélité à ses engagements ecclésiastiques et sa volonté d’entreprendre une action politique de libération de son pays du joug colonial, il résolut, à son corps défendant, de défroquer. Le droit canon ne lui laisse pas la possibilité de faire de la politique tout en restant dans les ordres. Cependant, défroqué, le petit homme de Madibou restera certes passionnément politique, mais en même temps prêtre dans l’âme. Commence alors, pour lui, une ascension politique fulgurante.

L’ascension politique de l’Abbé Fulbert Youlou

Il semble qu’il ait compris, à sa manière, le propos du Pape Pie XII au congrès sur l’apostolat des laïcs, tenu en 1954 où il disait: «Qu’il serait blâmable de laisser le champ libre pour diriger les affaires de l’Etat aux indignes et aux incapables» (3).
Fulbert Youlou s’engage donc dans la politique. Les choses commencent pourtant mal, puisqu’il échoue successivement aux législatives de 1947 et de 1956. Dans l’intervalle, son protégé, le médecin Hyacinthe Samba Dhelot, a échoué lui aussi aux législatives de 1951. On n’eut dit alors que ces déconvenues politiques décuplaient son énergie, affermissaient son audace et gonflaient ses ambitions. C’est alors que, revenu de Paris où il était allé rencontrer un certain nombre de personnalités politiques françaises et de chez lui, Fulbert Youlou crée, le 27 mai 1956, son propre parti, qu’il baptise U.d.d.i.a.
Ses échecs politiques antérieurs lui donnèrent la conviction que sans l’élargissement des bases ethniques de son parti, l’aventure tournerait court. C’est ainsi qu’il prit contact avec Stéphane Tchitchellé dont il savait les rapports compliqués et ambigus avec Jean-Félix Tchicaya avec lequel, progressivement, Tchitchellé prit ses distances. Vrai ou faux? La tendance de Jean-Félix Tchicaya a favorisé les gens de son groupe d’appartenance, c’est-à-dire, les Vilis, au détriment des Yombés, le groupe d’appartenance de Stéphane Tchitchellé, leurs cousins pourtant, mais regardés avec hauteur et mépris par les Vilis. Cette crise fait basculer Tchitchellé dans le camp de Fulbert Youlou, à son avis, plus ouvert et, pour l’instant, moins franchement tribaliste.
Séduit par l’intelligence du prêtre défroqué, Pierre Goura n’allait pas tarder à imiter Tchitchellé. Des contradictions politiques, peut-être compliquées, à cause de mauvais rapports ethniques le conduisent à prendre congé du Groupement pour le progrès économique et social (G.p.e.s) de Simon-Pierre Kikhounga-Ngot, le partenaire politique de Jacques Opangault, pour le parti de l’Abbé Fulbert Youlou.
Fulbert Youlou a alors suffisamment d’audience hors de son groupe ethnique pour remporter les élections municipales du 18 novembre 1956 qui le consolèrent largement de son échec aux législatives de la même année. Achille Kissita peut alors écrire: «La création de l’U.d.d.i.a allait sonner le glas du Parti progressiste congolais de Félix Tchikaya. En effet, l’U.d.d.i.a fut rejoindre par Stéphane Tchitchellé, ex-P.p.c, comme chef de file au Kouilou, par Hilaire Mavioka au Niari, Germain Samba dans la Sangha, Emmanuel Dadet dans la Likouala, Prosper Gandzion dans les Plateaux et par les sénateurs Pierre Goura et Jacques Malonga. L’U.d.d.i.a recevra, en outre, avec Jean Biyoudi, le soutien syndical de la C.f.t.c» (4).
La coalition formée autour de l’Abbé Fulbert Youlou s’avéra payante. Pierre Goura, dissident du G.p.e.s de Simon-Pierre Kikhounga Ngot, est élu à la mairie de Dolisie, tandis que Stéphane Tchitchellé, victoire inattendue, triomphe à Pointe-Noire, le fief politique de Félix Tchikaya. Commence alors, pour Tchitchellé, une fulgurante ascension politique. Il sera tour-à-tour ministre des affaires sociales - travail-santé-habitat- service social, ministre de l’intérieur, vice-président du conseil, ministre de l’intérieur, délégué du chef du gouvernement à Pointe-Noire, vice-président du conseil des ministres, ministre des affaires étrangères et maire de Pointe-Noire, à la grande fureur des Vilis, ses adversaires politiques. (A suivre dans une deuxième partie).


Célestin Désiré NIAMA
Historien, Assistant à l’ENS (Ecole Normale Supérieure) de l’Université Marien Ngouabi.

Notes

1- Adolph Tsiakaka, op. cit; P.ll.
2- Pie XII, 1955, «Les chrétiens et la politique», in «La Semaine Africaine», n°075, PP 1 et 6.
3- Achille Kissita, 1993, «Congo: trois décennies pour une démocratie introuvable», SED, Brazzaville, P.22.

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