A travers son interview à France 24, Denis Sassou-Nguesso a-t-il convaincu?

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Depuis l’entrée dans la nouvelle République, il y a un an, le Président Denis Sassou-Nguesso s’est livré, la semaine dernière, à la plus importante opération de communication, en termes de contenu abordé, avec Marc Perelman de France 24 (Voir notre précédente édition). Le journaliste français a eu la liberté de poser au Chef de l’Etat, en sa résidence privée d’Oyo, des questions qu’aucun confrère de la presse publique congolaise n’aurait imaginé soulever devant lui.

Sur ce plan, on peut dire que Denis Sassou-Nguesso a fait preuve d’un grand respect de la liberté de presse, sauf que cette reconnaissance est dirigée à la presse étrangère. Au bout de cet exercice dont il faut apprécier le caractère profondément professionnel, peut-on dire que le Président de la République a convaincu l’opinion nationale et internationale?

Comme dans tout fait, l’analyse peut donner plusieurs options. Parmi celle qu’on peut retenir, en analysant l’opération de communication réalisée avec la chaîne de télévision française France 24, il y a celle qui indique que le Chef de l’Etat était sur la défensive, sur presque toutes les questions abordées. Il n’a relevé la tête que sur la question de la Libye, mais sur les autres, il a été placé en position défensive, cherchant à se justifier. Dès l’entame de l’interview, Marc Perelman a tiré «un grand missile», en parlant de «votre réélection contestée par l’opposition, par la communauté internationale». «Contestée par l’opposition» peut encore passer, mais «contestée par la communauté internationale», voilà qui introduit subtilement l’idée que le mandat du Président Sassou-Nguesso ne jouit pas d’une légitimité internationale. Une accusation grave, mais qui n’a pas attiré l’attention de l’intéressé, et qui semble arranger les affaires de l’opposition.
En affirmant, dans sa réponse, qu’«il n’y pas de crise post-électorale au Congo», le Président Sassou-Nguesso a recouru au machiavelisme, pensent ses compatriotes qui ont le sentiment contraire. Le machiavélisme qui consiste à nier l’existant, pour ne pas avoir à en tirer les conséquences. C’est une stratégie politicienne, mais qui a l’inconvénient d’entamer la crédibilité de l’auteur. En effet, en refusant ce qui est, aux yeux de certains de ses concitoyens, une évidence, le Chef de l’Etat tente de vouloir en limiter l’impact au niveau politique.
Parlant de l’élection présidentielle, le journaliste revient, d’ailleurs, à la charge, en laissant supposer que celle-ci s’est déroulée «sans transparence, d’après beaucoup de gens dans l’opposition, d’après les observateurs. C’est pour ça qu’il y a toute cette tension». Ce qui laisse entrevoir que le journaliste n’est pas convaincu par les réponses du Chef de l’Etat et laisse planer l’idée qu’il y a, plutôt, une crise post-électorale au Congo.
Concernant le Pool, le Chef de l’Etat affirme «qu’il n’y a pas de crise politique, ni de crise post-électorale». Il développe une argumentation tout à fait pertinente, en disant que «Monsieur Bintsamou s’est rendu coupable d’exactions graves sur la population civile, à Brazzaville, comme à l’intérieur du Pool». Pour cela, il n’est pas question de négocier avec les terroristes. Seulement, l’argumentation du Chef de l’Etat est affaiblie par l’insistance du journaliste sur le fait que depuis un an, les forces de sécurité, non seulement n’arrivent pas à rétablir la sécurité dans cette partie du pays, mais encore, elles sont accusées d’atteintes aux droits de l’homme et d’abus, en citant le rapport du Département d’Etat américain. Le journaliste exprime même son inquiétude de voir que la situation persiste. Car, accuser Ntumi de terrorisme ne suffit pas, encore faut-il avoir des services de sécurité capables de combattre les terroristes et de protéger les populations. Or, celles-ci semblent payer un lourd tribut aux opérations de l’armée, comme en témoignent les déplacés abandonnés à leur triste sort, sans assistance humanitaire. Si, sur les autres aspects, le Président Sassou-Nguesso s’est bien défendu, il a, tout de même, lâché une sorte d’avoeu d’échec: «C’est parce que cette espèce de guerre asymétrique que développent les miliciens de Bintsamou dans le Pool, ils prennent les populations comme bouclier humain, complique la tâche de la Force publique». Autant dire que la solution ne doit pas être que militaire, lorsqu’on est en face d’une guerre asymétrique. Autrement, ça risque d’occasionner beaucoup de pertes en vies humaines.
Quant à l’affaire des biens mal acquis, le Chef de l’Etat a sorti, comme argument, le complot contre le Congo et parle de cabale contre sa famille. Là encore, le journaliste a lancé «un grand missile»: «Mais là, quand même, c’est la première fois qu’un membre de votre famille, votre neveu, est mis en examen, ce n’est pas les médias, ce sont les juges d’instruction. On a parlé, comme je vous disais, de centaines de milliers d’euros de retrait des comptes de cette société, la Socotram, par vous et votre entourage». Il faut dire que le journaliste a fait preuve d’un grand toupet, en accusant, directement, son interlocuteur qui est un Chef d’Etat. Comment peut-on imaginer pareille question dans une interview solennelle? Même si l’enjeu est de ne pas verser dans la langue de bois, mais, tout de même, un Chef d’Etat a-t-il besoin de «soutirer quelques milliers d’euros d’une société de son pays», pour s’enrichir? Comme on peut le remarquer, cette opération de communication dessert plutôt l’interviewé. Une fois de plus sur la défensive, Denis Sassou-Nguesso a réagi que c’est faux. Mais, cette affirmation du journaliste a sifflé dans les oreilles des Congolais.
En conclusion, cette interview donne à comprendre que la communication ne produit d’effets positifs que lorsqu’elle s’appuie sur des actions qui portent. Avant d’en arriver là, le Chef de l’Etat aurait mené, d’abord, une politique d’assainissement au niveau des acteurs les plus en vue en charge de la gestion publique. Sa sortie médiatique aurait été alors à son avantage. Au finish, son opération de communication est une réussite, sur le plan de la forme, surtout qu’à la fin de la joute, il a salué chaleureusement son hôte de journaliste, signe que la presse peut aborder toutes les questions, même celles qui fâchent, comme on le dit si souvent au Congo, sans que cela ne se termine par des explosions de colère. Sur ce plan, il faut apprécier l’esprit fair-play du Président de la République.
Mais, sur le plan du contenu, il y a très peu de probabilité qu’il ait convaincu ses compatriotes. Beaucoup d’entre eux sont restés sur leur soif, d’autres ont été déçus de n’avoir pas eu de propos rassembleurs particulièrement en ce qui concerne la période post-électorale caractérisée par l’arrestation de nombreuses personnalités politiques et la situation du Pool qui perdure, avec d’immenses souffrances pour les populations, alors que cela se passe sous son régime.
Quant à l’affaire des biens mal acquis, pour beaucoup, ç’a été une information à la source. Quoiqu’il en soit, chapeau bas pour le côté osé de cette interview.

Joël NSONI



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