L’Eglise et l’Etat : ce Royaume qui n’est pas de ce monde

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La réflexion chrétienne sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat ou, en d’autres termes, entre la société politique et la communauté chrétienne ou encore entre le «corps politique», gouverné par un Etat, et le «corps mystique» dont Jésus-Christ est la tête remonte à la plus haute antiquité. Deux mille ans d’histoire biblique (quand les prophètes d’Israël apportaient aux rois de Juda et de Samarie la parole de Yahvé); plus deux mille ans d’histoire de l’Eglise (quand des Papes excommuniaient des empereurs et que des rois faisaient les Papes) ont été les théâtres, d’une part, de l’affirmation des principes qui devraient régir ces rapports et, d’autre part, de l’application de ces principes à des climats historiques fort différents.

Quatre mille ans  au cours desquels la religion et la politique, sans jamais cesser d’interférer, se sont progressivement contre-distinguées, en se référant à des ordres de causes, de finalité et de valeurs progressivement distingués; chaque domaine étant appelé à reconnaître à l’autre son champ d’autonomie. Une évolution qui s’est effectuée par étapes au long des siècles, non sans drames ni sans douleurs et qui est toujours dramatiquement d’actualité. Une évolution à laquelle ont contribué des ambitieux sans aveu comme de grands saints.

En introduction au chapitre consacré aux relations de l’Eglise avec l’Etat, dans son livre «L’homme et l’Etat», Jacques Maritain annonce la couleur. Il n’est pas théologien, il est philosophe. Il s’exprime donc en philosophe. Mais, il est aussi chrétien et catholique. Il ne va pas faire comme si sa foi de catholique ne lui apprenait rien à propos de l’Eglise et comme si la rigueur philosophique lui faisait obligation de s’en tenir, concernant, l’Eglise à la définition qu’en donnerait un sociologue incroyant.
Ce parti-pris de Maritain de formuler en langage philosophique ce que sa foi lui enseigne fait partie de l’originalité de sa méthode et de sa pensée. Exigence de son «réalisme critique». Dès lors qu’une vérité de la foi catholique est tenue par lui pour certaine, il n’hésite pas à en préciser les termes, de manière critique, et à en traiter comme faisant partie du réel. Ce qui est donné.
Un Etat qui règle ses rapports avec l’Eglise catholique n’a pas seulement en face de lui une organisation parmi d’autres du même genre, spécialisées dans la satisfaction des besoins «religieux» de leurs adhérents. Même si l’on consent à prendre en compte le fait exceptionnel que l’Eglise catholique est une organisation bimillénaire et mondiale, en traiter comme d’une sorte de confédération mondiale d’organisations non-gouvernementales spécialisées dans le «religieux» serait agir dans l’ignorance de ce qu’elle est en réalité, au risque d’être à l’occasion confrontée à celle-ci par surprise.
Maritain nous propose de procéder pas-à-pas dans la découverte de cette institution bi millénaire très spécifique (sui generis - unique en son genre) qui est aujourd’hui l’Eglise catholique. Il propose cette démarche aux catholiques d’abord mais aussi à tous les chrétiens et dans une certaine mesure aux incroyants de bonne volonté, qui ne sont pas obligés de «croire» à nos dogmes, mais qui peuvent essayer de comprendre un phénomène irréductible dont la spécificité est un fait.

La primauté du spirituel

Le premier pas consiste dans une réflexion sur le rapport de la personne humaine avec la «société politique». Dès lors que des personnes douées de raison, des hommes et des femmes libres, s’instituent en «corps politique», en société politique indépendante et se donne un Etat régi par une Constitution et par un corpus de lois en vigueur, pour prendre en charge leur bien commun, une première distinction s’impose entre ce qui est la fin de la société politique ainsi constituée (son accomplissement) et ce qui est la fin des personnes humaines qui la constituent. Les personnes peuvent-elles, en effet, trouver leur plein et ultime accomplissement dans les réalisations historiques concrètes de la société politique en charge de leur bien commun temporel?
Dans une compréhension chrétienne des choses, la distinction s’impose. Si parfaite soit-il, l’horizon de la société politique est rigoureusement temporel. Or, la fin ultime de la personne humaine, c’est la vie éternelle. La société politique peut indirectement favoriser l’épanouissement de la personne et concourir, en quelque manière, à son élévation en direction de sa destinée spirituelle, (ou lui faire obstacle). Mais, en elle-même, la société politique n’a pas en charge le salut éternel de ses membres. Elle ne se préoccupe que de leur bien-être temporel concret durant le temps de leur séjour sur cette terre.
Dans la vision chrétienne des choses, la fin ultime de chaque personne humaine est d’un ordre supérieur à celui des finalités temporelles que se fixe la société civile à laquelle elle appartient, en vue du bien commun.
Maritain est bien conscient de ce que la foi en la vie éternelle n’est pas ordinairement partagée par tous les membres d’une société politique donnée. Aussi prend-il soin de ménager une passerelle vers la perception intellectuelle d’une certaine transcendance accessible à tout homme doué de raison. Il existe bien, dans l’ordre naturel, une subordination de la société politique et de ses réalisations historiques concrètes à des valeurs spirituelles qui transcendent ces réalisations concrètes et leur impose des normes ou du moins des critères. Maritain cite à ce propos: la civilisation, la communauté des esprits, le sens de la justice due à tous les hommes, la vie intérieure, tout ce qui est en nous le commencement naturel de la contemplation, la dignité intangible de la vérité, dans tous les domaines et à tous les degrés, si humbles soient-ils, du savoir, l’intangible dignité de la beauté… «Dans la mesure où la société humaine tente de se libérer de cette subordination et de se proclamer bien suprême, dans cette même mesure, elle pervertit sa propre nature et celle du bien commun politique».
«Après cela, le chrétien sait qu’il y a un ordre surnaturel et que la fin ultime absolue de la personne humaine est Dieu comme faisant participer l’homme à sa vie intime et à son éternelle béatitude» (P.175)

La liberté de s’associer, de penser et de croire

Même pour l’incroyant, les Eglises sont, au sein même du corps politique, ces communautés de croyants, qui, dans le partage de leur foi et de leurs valeurs et dans la poursuite de leurs recherches spirituelles, exercent en toute liberté le droit naturel et universel d’association et la liberté pour chacun d’adhérer en conscience à la doctrine philosophique ou religieuse qu’il croit vraie. La liberté de conscience associée à la liberté d’association font partie du droit des gens. Elles en sont la composante la plus fondamentale et la plus inaliénable.
Mais, pour le croyant catholique, l’Eglise n’est pas purement et simplement une initiative des hommes. Elle est une société surnaturelle «à la foi divine et humaine».

De quelle supériorité parlons-nous?

De la foi en la divinité de Jésus-Christ assumant son humanité, il résulte que l’Eglise du Verbe incarné appartient à un ordre de choses radicalement supérieur à toute «société politique». Un ordre de choses qui relève non seulement de la liberté de l’homme, mais de la liberté de Dieu qui se révèle en Jésus-Christ; des choses qui appartiennent à Dieu et qui n’appartiennent pas à César. L’Eglise, corps du Christ, n’est soumise à aucune autorité humaine, en dehors de celle que Jésus-Christ, lui-même, a instituée pour lui en confier le gouvernement. Dans l’exercice de sa mission spirituelle, elle n’a de compte-à-rendre à personne.
Ce principe de la supériorité de l’Eglise doit être, cependant, bien compris. C’est une supériorité de l’ordre de la fin et non pas de l’ordre des moyens. L’Eglise, telle que Jésus l’a fondée, ne dispose, en droit, d’aucun moyen matériel, militaire ou financier qui pourrait lui permettre d’imposer de l’extérieur sa volonté à la société politique et de menacer l’autonomie de celle-ci dans le gouvernement des choses qui sont à César.

Ce royaume qui n’est pas de ce monde.

Le récit, par l’Evangile selon Saint-Jean, de la comparution de Jésus devant Pilate est fondateur de cette doctrine. Dans le deuxième tome de son grand ouvrage, «Jésus de Nazareth», le Pape Benoît XVI en fait une lecture lumineuse. Nous sommes au cœur de l’histoire universelle entremêlée de nos institutions religieuses et politiques, en présence d’un évènement (minuscule petite graine semée en terre) qui va devenir tout-à-fait central dans cette histoire universelle des relations entre l’ordre de la religion issu de tous les paganismes avec leurs sacrifices et leurs boucs-émissaires et l’ordre de la politique avec ses mensonges institués et sa violence universelle. Jésus y affirme sa royauté qui n’est pas de ce monde. Celle-ci va être couronnée d’épines, ridiculisée par les soldats et clouée à la croix. Au cœur de cet évènement, Pilate reconnaît l’impuissance de son gouvernement à établir la vérité et à la faire respecter. Jésus, quant à lui, déclare être en mission, pour rendre témoignage à la vérité qui, seule, peut rendre aux hommes l’usage de leur liberté et il dénonce le mensonge des institutions humaines qui, depuis des siècles, font violence à l’homme.
Jésus installe la mission de son Eglise au service de la vérité au-dessus de toutes les sociétés civiles indépendantes de l’histoire et du monde. Mais, cette supériorité n’est pas une domination temporelle. «Le Vatican; combien de divisions?», ironisait Staline. Elle est un service à rendre. Service à la religion, en libérant le don de soi, la générosité authentique et l’adoration en esprit et vérité de tous les rituels sacrificiels. Service à la politique, mise en chemin vers les vérités de l’Etat de droit. Son royaume ne menace personne. Il n’a pas d’armée pour se défendre ni pour s’arracher des mains de ses adversaires.

Le principe de coopération

Mais, si le «corps politique» de la société et le «corps mystique» de Jésus-Christ ont des finalités différentes et doivent être distinguées l’un de l’autre, ils ont une cause matérielle commune. C’est la même humanité, ce sont les mêmes personnes qui sont appelées d’une part à se constituer en société politique indépendante, en vue de pourvoir rationnellement à leur bien commun et d’autre part à adhérer librement au message de salut délivré par Jésus, le Verbe de Dieu, en vue de la vie éternelle.
En résulte le troisième principe qui devrait régir les rapports entre l’Eglise et l’Etat, celui de leur nécessaire coopération au service du bien commun intégral de la société. Bien spirituel auquel l’Etat peut contribuer de manière indirecte, bien temporel auquel les chrétiens ont le devoir de participer, en vérité, activement et loyalement.

Des principes et de leur application dans les temps de l’histoire. Du bon usage de l’analogie.

Liberté, transcendance et coopération, tels sont les trois principes qui devraient régir les rapports entre la société politique et l’Eglise. Ils sont immuables. Mais, leur mise en pratique toujours imparfaite dans des climats historiques aussi différents que, par exemple, ceux de la haute antiquité, du Moyen-âge ou des temps modernes, exige une pratique philosophique adéquate de l’analogie. En bon disciple de Saint-Thomas, Jacques Maritain est un guide incomparable dans ce domaine.
On est dans l’ambiguïté, lorsque l’on parle de l’Eglise et de l’Etat et de leurs relations mutuelles comme de deux «pouvoirs» face-à-face et comme si chacun de ces quatre termes (Eglise, Etat, relations et pouvoir) n’avaient jamais eu et ne pouvaient avoir dans la suite des temps et dans toutes les langues de la terre qu’une seule compréhension. Dans une telle univocité, on ne peut pas discerner l’essence des choses (la permanence des principes) des accidents de l’histoire (l’analogie de leur mise en pratique).
L’Eglise en tant que telle n’exerce pas un pouvoir, elle est au service de la charité dans la vérité (Caritas in veritate). Elle ne revendique que la liberté de rendre ces services. Si les circonstances, son organisation et la qualité des services qu’elle rend, la mettent en situation d’exercer de fait de réels pouvoirs sur les choses et sur les gens, les gens d’Eglise doivent, cependant, prendre bien garde de ne pas laisser le goût du pouvoir dénaturer et corrompre leur mission de service. Dans «Evangelii gaudium», le Pape François insiste lourdement sur les méfaits du cléricalisme. Il stigmatise cruellement les luttes sans merci qui se livrent parfois au sein même de l’Eglise, pour s’accaparer de pouvoirs dérisoires dépourvus de réelle mission évangélique, sur ces ruines qui restent là après la défaite!
Pour illustrer son propos, Jacques Maritain évoque trois périodes de l’histoire de l’Occident chrétien caractérisés par des climats historiques et des idéaux concrets spécifiques. Il montre que l’application des trois principes immuables de liberté, de supériorité et de coopération ne pouvaient pas connaître le même type de réalisations dans l’existence historique réelle de ces trois phases de l’histoire. L’âge sacral de la chrétienté médiévale, sa désintégration à l’âge baroque, tandis que s’affirmait la notion et la réalité de l’«Etat» et l’instauration, de nos jours, d’un âge profane ou séculier où l’ordre de la civilisation temporelle atteint à une différenciation complète et à une pleine autonomie. Le Concile Vatican II a pleinement et allègrement reconnu cette autonomie et affirmé sa volonté de tourner la page, de se tourner avec confiance vers l’avenir et de devenir en vérité ce qu’elle est pour ces temps nouveaux.
Il est clair, par exemple, que au Moyen-âge, ce que l’on appelle aujourd’hui l’Etat social en mesure de développer des programmes, des budgets et des administrations de l’éducation, de la santé et de l’emploi n’avait pas d’équivalant. Mais, l’Eglise de ce temps-là, mettant en pratique le devoir évangélique de l’hospitalité (le bon Samaritain) et sa mission d’éducation au service de la vérité (cette vérité qui rend libre), développait toute une gamme d’établissements hospitaliers et fondait des écoles et des universités à travers toute l’Europe.
La capacité nouvelle de l’Etat moderne de prendre toutes ses responsabilités dans ces domaines et d’exercer sur eux son pouvoir de tutelle est aux yeux de l’Eglise un progrès de la civilisation. En soi, ce progrès ne prive l’Eglise ni de sa liberté d’entreprendre et d’enseigner, ni de ses capacités d’apporter aux systèmes modernes d’éducation et de santé les apports spécifiques de sa maîtrise intellectuelle, de sa rigueur éthique et de son dynamisme spirituel. Dans une démocratie respectueuse du droit des gens, l’Eglise, à travers les initiatives qu’elle prend et la qualité des chrétiens œuvrant au cœur des systèmes de santé et d’éducation, coopère au sein de la société civile et avec les structures de l’Etat pour le bien commun. L’Eglise n’a rien à craindre d’un authentique Etat de droit. Elle peut même en attendre plus de bien, écrit Maritain, «que des faveurs de Justinien et de Charles Magne réunis».

Des problèmes peuvent surgir.

Des problèmes d’ordre administratif ou éthique et même politique peuvent cependant surgir entre telle Eglise et tel Etat. De grands débats de bioéthique et de morale sociale sont aujourd’hui engagés au niveau de la civilisation mondiale. L’Eglise y prend part sous deux formes principales. D’une part, à travers ses institutions et ses militants chrétiens œuvrant en toute liberté au cœur de la société politique dont ils sont les ressortissants (ils y ont droit de cité et droit de citoyenneté). D’autre part, en prenant souverainement la parole en tant que «Mater et magistra» (Mère et maîtresse), quand elle s’adresse à la famille humaine dans sa globalité, au-dessus de tous les pouvoirs institués au sommet de toutes les sociétés politiques indépendantes de la terre.
Dans sa prise de parole souveraine, l’Eglise sera entendue ici et rejetée ailleurs. Elle sera majoritaire en tel pays et minoritaire en tel autre. Elle sera marginalisée en telle situation historique et même persécutée dans telle autre, mais elle ne dispose pour accomplir sa mission d’aucun autre moyen que sa parole, proclamée avec autorité et mise en pratique par ceux qui librement s’y engagent.

La parole de l’Eglise n’est pas à vendre.

Telle est l’existence historique concrète de l’Eglise visible au long des siècles, tel est son mystère. Telle est, depuis l’origine, la puissance de la parole que le Dieu de Jésus-Christ lui confie et telle est sa faiblesse. Elle est sainte de la sainteté de l’Esprit qui vit en elle, mais elle n’est visible qu’à travers les pécheurs que nous sommes et qui, parfois hélas, trahissent la parole. Elle est appelée à coopérer pour le bien commun avec des Etats dont le pouvoir repose parfois davantage sur la force que sur le droit, mais toujours désireux cependant de mettre la parole de l’Eglise au service de leur légitimité défaillante.
Or, il est vital pour l’Eglise de mettre sa parole au service de la justice et de la vérité au risque parfois de mettre en crise au cœur des évènements sa relation avec l’Etat. Le concept d’«Etat de droit» est un idéal dont les réalisations concrètes varient selon les temps, les lieux et les circonstances historiques. Le principe de coopération peut trouver son application légitime, même dans des situations caractérisées par de graves imperfections dans la pratique du droit de tel Etat. Une Eglise locale peut toujours, en conformité avec les lois en vigueur, faire valoir l’utilité publique de ses initiatives sans pour autant se corrompre ni rechercher des privilèges personnels pour les gens d’Eglise. Mais, prêtres ou laïcs, les gens d’Eglise, reconnus comme tels, ne peuvent participer activement à un «mensonge d’Etat» caractérisé, sans nuire gravement à la crédibilité de la parole de leur Eglise locale.
Or, l’Eglise de Jésus-Christ peut tout perdre sans cesser d’exister au sein du peuple auquel elle est envoyée sauf l’usage libre et honnête de sa parole. Mieux vaut une Eglise du silence (le silence est un usage possible et même efficace et significatif de la parole; devant ses juges, Jésus gardait le silence) qu’une Eglise dont la parole serait dévaluée du fait de sa participation opportuniste au mensonge institué dans lequel un système au pouvoir piègerait la société politique. «C’est la vérité qui vous rendra libre», disait Jésus.

Père Christian

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