Dr Aristide Nakavoua, enseignant à l’E.n.s.p (Ecole nationale supérieure polytechnique) : «La méthode basée sur les compétences est celle qui décrit le mieux la formation de l’enfant d’aujourd’hui et de demain»

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Dans le cadre des reformes de l’enseignement français (notamment l’évaluation par compétences et la pédagogie par projet) visant à améliorer la qualité et donc les performances de la formation, l’A.e.f.e (Agence de l’enseignement français à l’étranger), a organisé à Cotonou, au Benin, un stage de formation des enseignants et intervenants du système éducatif dont elle a la charge, en accord avec l’Académie de Nantes (France).

L’agence en a fait profiter à certains intervenants du supérieur des pays d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. Le Congo, notre pays, y était représenté par le Dr Aristide Nakavoua, enseignant à l’E.n.s.p (Ecole nationale supérieure polytechnique). Dans l’interview ci-après, il parle de la nécessité de réformer le système éducatif national, pour l’adapter à «la méthode basée sur les compétences» car, elle est «celle qui décrit le mieux la formation de l’enfant d’aujourd’hui et de demain».

* Docteur, pouvez-vous nous éclairer sur l’A.e.f.e?
**  L’Agence de l’enseignement français à l’étranger relève du Ministère français des affaires étrangères. Elle est chargée du rayonnement de la culture française à l’étranger, à travers l’enseignement, selon les exigences du Ministère français de l’enseignement. Elle regroupe toutes les écoles françaises à l’étranger, soit un peu plus de 400 établissements scolaires dans le monde, repartis en plusieurs zones.

* Les écoles françaises à l’étranger ne scolarisent que les enfants français n’est-ce pas?
** Non bien sûr! Sinon la France ne rayonnerait pas. Ces écoles ont d’ailleurs, entre autres missions, d’intégrer au maximum les subtilités et l’originalité de leur lieu d’implantation, donc du pays d’accueil. Au Congo, il y a deux écoles françaises: une à Brazzaville et une autre à Pointe-Noire. Des enfants de plusieurs nationalités y sont inscrits. A ma connaissance, c’est plus d’une vingtaine de nationalités. A Brazzaville par exemple, il y a eu une année où l’Ecole Saint-Exupéry comptait 32 différentes nationalités. Les élèves français étant, bien entendu, majoritaires.

* En quoi les reformes de l’enseignement en France intéressent-elles les pays tels que le nôtre?
** Je vous disais tantôt qu’il y a plusieurs nationalités dans les écoles françaises à l’étranger et ces enfants ne finissent pas tous en France à l’issue de leur scolarité. Pour certains, ils retournent dans le système de leurs pays d’origine (pays le plus souvent francophone) dont d’ailleurs la formation est calquée sur le système de la métropole, donc de la France. C’est d’ailleurs à ce titre que le Ministère français des affaires étrangères souhaite associer les enseignants du supérieur de ces pays, lors des stages de formation, afin que ceux-ci comprennent les évolutions en cours du système pris comme modèle dans ces pays.
En retour, de nombreux enfants de ces pays demandent par l’intermédiaire de Campus France de rejoindre les Universités françaises, après le baccalauréat.
Si les modifications n’ont pas été intégrées dans le système d’origine, ces enfants vont droit dans le mur. Ce qui explique qu’il y’ ait de moins en moins d’enfants congolais qui obtiennent l’inscription en France, à l’issue de leur baccalauréat. C’est une situation préoccupante.

* Finalement, que peut-on donc retenir de la formation suivie à Cotonou?
** L’évolution de la société implique une adaptation constante du système de formation des futures générations. D’où la nécessité de la révision des programmes, de façon régulière. Le type de formation organisée à Cotonou nous le rappelle avec brutalité. Les enfants d’aujourd’hui sont plus intelligents que ceux d’hier. Mais, pourquoi alors continuer à les cantonner dans un système qui ne leur convient pas, ce qui, du reste, explique les mauvais résultats enregistrés un peu partout? Le stage de Cotonou fait suite à d’autres stages. Il s’est appesanti sur la «pédagogie de projet», un projet pratique mais interdisciplinaire à réaliser au plus à trois, sous le contrôle d’au moins trois enseignants de différentes disciplines. L’élève devient ainsi acteur de sa propre formation. C’est en réalité ce qui attend l’enfant dans sa vie d’adulte.

* Pourquoi une nouvelle méthodologie et en quoi l’ancienne n’est-elle plus adaptée aux nos enfants d’aujourd’hui?
** Très bonne interrogation! Il faut d’abord souligner que l’ancienne méthode, qui est encore en vigueur chez nous, a fait beaucoup de preuves et était bien adaptée aux enfants de l’époque, donc nos parents et nous. Elle consiste en un apport systématique des connaissances à l’enfant, celui-ci étant consommateur des connaissances conçues et réalisées sans lui. Cette façon de faire est correcte en face d’un enfant qui n’a que le maître (professeur) comme dépositaire de la connaissance et pour qui seul deux choix sont possibles: soit refuser ce que le réfèrent incontestable lui apporte (ces enfants sont qualifiés à tort d’idiots); soit accepter donc ouvrir son crâne pour que le réfèrent y sème son savoir qui deviendra celui de l’enfant. Ainsi, l’enfant devient un produit fini bien automatisé. C’est la même méthode qu’utilisent, aujourd’hui, les djihadistes ou les pasteurs véreux.
La méthode basée sur les compétences est celle qui décrit le mieux la formation de l’enfant d’aujourd’hui et de demain. En effet, la compétence inclut à la fois les savoirs (connaissances), le savoir-faire et le savoir-être. Les savoirs ne sont plus, de nos jours, l’exclusivité d’un réfèrent, car ils sont mis à la disposition de l’enfant par plusieurs canaux: la télé; l’Internet, le multimédia en un mot.
L’élève, devenu acteur de l’acquisition de son savoir, les actualise comme on fait la mise à jour d’un ordinateur, dès qu’il est en contact avec un élément susceptible de le faire. De ce point de vue, votre propre enfant devient étonnant. Le savoir-faire est justement le point que je qualifie de pratique du savoir. Dans nos sociétés africaines, le savoir-faire, qui est le point central, est transmis de génération en génération. L’enfant voit faire et c’est pendant qu’il fait que l’on ajuste. Aujourd’hui, il n’est plus question de demander aux enfants de calculer, comme c’est le cas dans nos écoles. C’est la machine qui calcule. L’homme conçoit et fait exécuter sa conception à la machine, tout en étant certain que l’exécution est conforme à la conception. C’est cela le savoir-faire.
Le savoir-être relève de l’application: comment utiliser mon savoir et mon savoir-faire, c’est-à-dire, comment être un homme parmi les hommes? Il y a là une notion d’éthique et de responsabilité. Ainsi, vous vous rendez compte du grand fossé qu’il y a entre les deux méthodes. La première est incomplète et la seconde se propose d’être complète.

* Que devient alors l’enseignant dans tout cela?
** C’est justement la grande difficulté actuelle. La formation des enfants devient peu à peu une chose qui échappe non seulement à l’enseignant formaté à l’ancienne logique, mais aussi aux parents, eux-mêmes produits de l’ancien système. Il faut donc reformater les formateurs. C’est ce que fait l’Etat français, à travers la formation continue et que ne fait pas toujours notre Etat. Nonobstant tout ce que nous avons souligné sur les formateurs, ils demeurent les référents, pour harmoniser et organiser les compétences chez l’enfant. C’est donc la nouvelle vision de l’enseignant de demain. Il faut que les écoles de formation des enseignants intègrent cette nouvelle dimension des acteurs de ce système.
Cette nouvelle dimension implique des mentalités différentes, notamment vis-à-vis de l’évaluation. En effet, comment réussir à évaluer un enfant qui construit lui-même son savoir, donc ses connaissances? Il faut tout d’abord des enseignants ouverts d’esprit, qui s’informent constamment, afin que l’enfant ne s’aperçoive pas de leurs carences.
C’est là toute la difficulté dans nos pays qui sont culturellement et ancestralement descendants, c’est-à-dire la connaissance se transmet du plus grand au plus petit. On se retrouve dans une logique plutôt renversée, mais pourtant pas du tout, sauf que cette logique implique, au plus grand, de se remettre en cause, de façon constante, afin que le plus petit soit toujours celui qui vient apprendre auprès du plus grand. Cette vision est celle du système L.m.d (Licence, master, doctorat) à l’Université. Elle est acceptée sur papier, mais dans la réalité, elle n’est pas concrétisée. Une autre préoccupation.

* Docteur, il faut donc des moyens pour y parvenir?
** Bien entendu! Les moyens prennent une dimension importante dans l’exécution d’un tel programme. Cependant, je ne vous étonnerais pas si je vous dis que la problématique n’est pas véritablement axée sur les moyens, mais plutôt sur les mentalités. En effet, lorsqu’un enfant écrit des choses dont il est sûr et qu’il a vu sur le net, l’enseignant peut très facilement se retrouver mis en difficulté, car l’enfant, sur un clic, peut démontrer devant tout le monde, que l’enseignant à tort. Il y a là un véritable challenge pour l’enseignant. Oui, les enfants ont déjà à leur disposition les éléments pour s’informer. Le Président du Cameroun, M. Paul Biya les a qualifiés de «génération androïdes». C’est pour dire que la marche est inarrêtable et si les enseignants ne s’y mettent pas, ils vont tout simplement être largués.
La question des moyens se pose au niveau institutionnel, mais pas au niveau des enfants. En effet, plus de 75% des nomades de la toile au Congo sont des jeunes gens dont l’âge varie entre 8 et 27 ans, utilisant les androïdes. Toutefois, c’est une utilisation malheureusement pas portée sur leur formation en tant que tel. C’est là que devrait s’engouffrer le législateur ou les experts de l’enseignement, en proposant des applications qui sont basées sur un travail de formation intellectuelle, selon les tranches d’âges.

* Que pensez-vous des écoles d’élites?
** Il faut tout de suite dire que notre système éducatif, calqué sur le système français, est déjà un système élitiste, bien que nos élites n’intègrent pas toujours toutes les dimensions. Ils n’ont, pour la plupart, que les savoirs et s’efforcent, sur le terrain, à acquérir le savoir-faire et le savoir-être. Ce qui leur prend du temps et pénalise le pays tout entier. C’est pourquoi cette nouvelle façon de faire s’impose à nous. Pour revenir à votre question, je pense que créer des écoles d’élites, c’est prendre le taureau par la queue, donc fausser la donne. Il faut certainement faire quelque chose, mais pas de cette façon. Remarquez, par exemple, que l’école militaire préparatoire serait une école d’élites. Et pourtant depuis six ans, un certain nombre de leurs élèves sont inscrits au Lycée français de Brazzaville. Ce qui montre que cette école n’est plus une école d’élite, car les élèves de cette école ne sont plus directement admis dans les écoles militaires de France. C’est une préoccupation.
Je pense que la première marche est celle de créer des classes d’excellences au sein des collèges et lycées soutenus par un plan bien précis de formation aboutissant aux écoles de formations de l’Université Marien Ngouabi, dans une certaine proportion bien définie. Je n’en dirais pas plus, car c’est un plan sur lequel j’ai réfléchi et je ne pense pas, pour l’instant, le rendre publique. De toutes les façons, la société Total E&P Congo le fait déjà avec le Lycée Victor Augagneur de Pointe-Noire. Il suffit donc de s’en inspirer. Mais encore que…

* Les conditions à l’Université Marien Ngouabi sont-elles adaptées pour recevoir des élèves formés selon la nouvelle méthode basée sur les compétences?
** Dans les textes, je dirai, sans l’ombre d’un doute, que oui. Mais, dans l’application des textes, c’est problématique. Vous savez il y a un gros paradoxe à l’Université Marien Ngouabi. Mais, je n’en dirais pas plus!

* Que pouvez-vous dire tout de même, pour conclure notre entretien?
**Je dirais que pour la génération actuelle, nous allons encore surfer dans le flou. Mais, pour celle qui vient, il faut une vraie politique, une adaptation des programmes et un changement de mentalité. Sinon, il y aura un clash et notre école risque d’y perdre beaucoup de plumes, peut-être même son âme. Il faut savoir que le cerveau des enfants est disposé à tout prendre. C’est donc à nous de canaliser ce qu’il leur faut. Pour cela, nous devons, nous-mêmes, être suffisamment aguerris, pour répondre à leurs attentes.

Propos recueillis par
Jean-Médard
MAKOUNDI

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