Congo-Brazzaville : une gouvernance publique bloquée

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On pourrait entendre par blocage, un comportement caractérisé par un refus systématique de l’action ou une incapacité apparente de réagir face à une situation qui nécessite une réponse adéquate, dans l’espace et dans le temps. C’est ainsi que le concept de société bloquée a été mis en circulation dans les années 70, par le sociologue français Michel Crozier, pour l’analyse et la compréhension de la crise de mai 1968 en France.

D’abord, quelle est l’approche analytique de cet auteur? Ensuite, quel rapport comparatif pourrait-on établir avec la gouvernance publique de notre pays, le Congo? Enfin, dans quels domaines-phares, les goulots d’étranglement apparaissent-ils indéniables dans notre gouvernance publique? Il s’agit notamment de la gestion macroéconomique, de la gestion des finances publiques et de la gouvernance politique.

1- La thèse de Michel Crozier
 
L’auteur a rassemblé, dans l’ouvrage «La société bloquée» (1), le fruit de ses réflexions de citoyen et de scientifique spécialisé dans l’étude des systèmes. Une grande partie des essais a été écrite entre 1966 et mai 1968, posant la problématique du changement social en France. Le reste est une tentative de réponse à la crise de mai 1968.
Le sociologue français décédé en mai 2013 examine divers problèmes qui se posent à cette époque, lorsque l’on envisage tout changement social: celui du pouvoir, de l’innovation, de l’introduction de l’informatique et de la participation. Puis, il analyse divers points névralgiques où se situent les blocages de la société française: le monde bureaucratique trop rigide, l’Université mal adaptée aux exigences économiques modernes, etc. Il considère que la crise de mai 1968 a été une «expression de la société bloquée» dont elle a révélé les tendances et les mécanismes cachés.
Dans l’essai «Les Voies du changement», Michel Crozier démontre que si la France veut se «débloquer», elle doit modifier de concevoir les communications aux différents échelons, afin d’assouplir les organisations qui devraient être principalement basées sur la mobilité, la concurrence et la négociation.

II- La gestion macroéconomique

Sur le plan économique, on constate qu’au Congo, malgré d’importantes masses financières jamais engrangées auparavant par le pays et malgré les résultats satisfaisants des programmes avec le F.m.i (Fonds monétaire international) -l’heureuse atteinte du point d’achèvement de l’initiative des Pays pauvres très endettés (P.p.t.e) en 2010- et les indicateurs macroéconomiques flatteurs qui ont suivi: un taux de croissance élevé: deux chiffres et un solde budgétaire positif pendant de longues années, une gestion économique scabreuse a été menée, se caractérisant par des insuffisances de résultats dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’emploi, de la lutte contre la corruption et de la pauvreté et de l’approvisionnement de plus en plus précaire en eau et en électricité, en contradiction flagrante avec le train de vie ostentatoire des dirigeants politiques et de leurs familles, les scandales économiques et les abus en tous genres tels que l’enrichissement spontané et sans cause véritable, la construction d’impressionnants immeubles à étages et des villas cossues, sans crédit bancaire, à travers le pays, au vu et au su de toute la population (2).
Ces abus et scandales, qui n’ont jamais été punis, ont fait le lit, d’abord, de la résignation. Celle-ci s’est, ensuite, muée en amertume et en aigreur, qui ont fait place, avec le temps, au ressentiment et à la récrimination, qui se sont transformés, finalement, en rejet psychologique du régime et en contestation politique. C’est pendant ce temps que le gouvernement de la République, au grand étonnement des analystes, s’apprête à repartir, en 2017, vers le F.m.i, afin de négocier un nouveau programme d’ajustement structurel.

III- La gestion des finances publiques

Cette problématique des finances publiques est apparue au grand jour en fin d’année 2016, lors de l’adoption du budget de l’Etat exercice 2017, à l’Assemblée nationale et au début du mois de janvier 2017, dans un éditorial du journal La Semaine Africaine et dans une analyse financière du Dr Kitsoro Firmin Kinzounza.

3.1- Des questions sans réponse du gouvernement
Lors de la séance plénière de l’Assemblée nationale, le 30 décembre 2016, en vue de l’adoption du budget de l’Etat exercice 2017, le premier secrétaire de l’U.pa.d.s, l’honorable Pascal Tsaty Mabiala, a asséné des vérités au gouvernement à travers le ministre des finances, Calixte Nganongo. C’est un questionnement qui est resté sans réponse jusqu’à ce jour, concernant des produits du portefeuille public. Selon le député de l’U.pa.d.s, «nous avons, certainement, des placements, des intérêts, les prêts que nous avons consentis à des tiers, il faut qu’on le sache: est-ce qu’ils sont productifs? Est-ce qu’ils ont été bradés à vils prix ou simplement des dons que nous avons faits à des pays amis tels que la Côte d’Ivoire, la Guinée ou le Niger? Qu’en est-il de tous ces prêts? On ne veut pas [non plus] réveiller cette affaire du compte des générations futures. Nous avons quand même fait des placements dans un compte bloqué à la Banque centrale sur près de dix ans d’excédents budgétaires. Le Président de la République a dit, dans son discours devant le parlement réuni en congrès, qu’aucune opération sur ce compte ne devrait pas se faire sans l’autorisation du parlement. Si ce compte existe, il faut bien qu’on en parle un jour. Et ce jour, il me semble que c’est bien aujourd’hui» (3), a-t-il conclu.
3.2. L’éditorial intitulé «Tant mieux, rigueur et vérité, pour surmonter la crise» (4)
Sous ce titre, l’éditorialiste du journal «La Semaine Africaine», Joachim Mbanza, analyse le message de vœux de nouvel an 2017 du Président de la République. Abordant la question de «la rigueur» et de «la vérité», il écrit: «La récente opération d’emprunt obligataire, qui a permis au gouvernement de renflouer les caisses de l’Etat à plus de 192 milliards de francs Cfa, serait peut-être à classer parmi les actions destinées à affronter la fatalité. Seulement, on attend la vérité. Mais, n’allons pas loin: le gouvernement peut commencer par dire la vérité sur les préoccupations soulevées par les députés Pascal Tsaty Mabiala, Hyacinthe Ingani et Jean-Claude Ibovi, lors de la plénière relative à l’adoption de la nouvelle loi financière. De vrais débats contradictoires sur ces sujets sociopolitiques avec les acteurs concernés permettraient aux Congolais de mieux comprendre ce qui s’est passé. Eh oui, c’est là que la vérité est attendue».

3.3. Une analyse du Dr Kitsoro Firmin Kinzounza
Répondant à une sollicitation du journal La Semaine Africaine (5), le Dr Kitsoro Firmin
Kinzounza, consultant international en management, donne un avis technique sur ce qui peut sous-tendre «la rigueur» et «la vérité» annoncées par le Chef de l’Etat dans son message de vœux de nouvel an 2017. Selon le consultant international, pour donner de la chair à la vérité, afin «d’accélérer la mise en œuvre, sans atermoiement, des réformes portées par «la marche vers le développement», il faut reconnaître, comme au Tchad, que la crise financière est due à 80% à la corruption, aux surfacturations et à la mauvaise gouvernance financière. Face à cela, le Dr Kitsoro Firmin Kinzounza suggère la prise des mesures ci-après, pour porter cette vérité: vérité sur le compte des excédents budgétaires estimés à 14.400 milliards de francs Cfa; vérité sur le remboursement des prêts à la Côte d’Ivoire (100 milliards), au Niger (50 milliards), à la Guinée-Conakry (25 milliards); vérité sur les causes de la crise financière, à savoir la mauvaise gouvernance financière et la baisse continue du prix du baril de pétrole depuis juillet 2015; à l’instar du Tchad, créer, avant mars 2017, une cour spéciale pour connaître des faits de corruption, afin de récupérer les sommes soustraites au Trésor public; donner à l’A.n.i.f (Agence nationale des investigations financières), les pleins pouvoirs d’investiguer sur les causes d’enrichissement sans cause et les trains de vie de hauts fonctionnaires sans rapport avec les revenus déclarés; mettre fin aux doubles salaires des cumulards; etc.
 
IV- La gouvernance politique

Des observateurs et des analystes de différents horizons s’accordent respectivement pour démontrer et faire constater que le Congo est dans une situation de blocage et s’enfonce un peu plus continuellement dans une impasse au niveau de la gouvernance politique. En début d’année 2017, c’est le point de vue du journal panafricain, très proche du pouvoir de Brazzaville, Jeune Afrique, et c’est aussi l’opinion de Félicien Wilfried Diabelo Kivouvou.

4.1 Le point de vue du journal Jeune Afrique (6)
Pour cette publication spéciale consacrée aux grandes problématiques du continent et à une synthèse des questions politiques de chacun des pays africains, afin de «se maintenir au pouvoir, Denis Sassou-Nguesso a lancé un référendum constitutionnel qui a abouti, fin 2015, au changement de la loi fondamentale, puis, l’année suivante, à l’élection présidentielle anticipée. Réélu le 20 mars 2016 à l’issue d’un scrutin controversé, le voilà reparti pour un mandat de cinq renouvelable deux fois suivant les dispositions de la nouvelle Constitution. Le Président de la République a réussi son coup. Mais, la nouvelle République a démarré avec une crise politique, l’opposition ayant contesté la victoire du Chef de l’Etat sortant. Dans la foulée, les bruits de bottes et, surtout, des crépitements d’armes automatiques -voire des bombardements- se font entendre dans le Pool, département situé dans le Sud du pays. [...] Le pari du nouveau chef du gouvernement: mettre fin à tous ces maux dans un climat politique qui demeure par ailleurs tendu. Des opposants sont assignés à résidence, d’autres sont inculpés. C’est le cas du général Jean-Marie Michel Mokoko, arrivé troisième au scrutin présidentiel (il rejette les résultats officiels): il est poursuivi pour «atteinte à la sureté de l’Etat». L’opposition exige sa libération et appelle le pouvoir à organiser un «dialogue inclusif» qui puisse aboutir à un nouveau «compromis politique». Sera-t-elle entendue?».
 
4.2. L’opinion de Félicien Wilfried Diabelo Kivouvou.
Dans une tribune publiée dans le bihebdomadaire La Semaine Africaine (7) et intitulée:
«Congo-Brazzaville: vérité et rigueur pour répondre à la crise», Félicien Wilfried Diabelo Kivouvou, président de l’Association «La Conscience Libre» (L.c.l) donne son point de vue sur la crise post-électorale et sur la situation sécuritaire dans le Département du Pool.

4.2.1- De la crise post-électorale
Selon le président de L.c.l, «les conditions de préparation et d’organisation de l’élection présidentielle de mars 2016, comme celles du référendum constitutionnel d’octobre 2015 l’ayant précédé, exposaient immanquablement le pays à une crise post-électorale. [...] Cependant, il n’est pas honnête de considérer que les violences et les comportements déviants enregistrés lors des processus politiques de ces derniers mois soient uniquement le fait des autres, à savoir: les opposants à la réforme constitutionnelle, les contestataires des résultats électoraux ou encore toutes celles et tous ceux qui ne partagent pas la ligne politique du Président de la République et qui n’ont pas soutenu sa démarche de reconquête de la Présidence de la République. La violence à laquelle se trouve confronté le pays dans son ensemble est aussi et surtout le fait des acteurs du pouvoir. Quoiqu’il en soit, [...] il incombe aux dirigeants d’ouvrir les portes du débat politique responsable et de donner les gages de sécurité à tous les compatriotes, y compris les frustrés des dernières batailles politiques...».

4.2.2- De la situation sécuritaire dans le département du Pool
Pour Félicien Wilfried Diabelo Kivouvou, «au cours d’une communication officielle, le Président de la République, s’exprimant sur la situation sécuritaire dans le Département du Pool, a livré une version étonnante de ce qu’il considère être un banditisme local à l’origine des tueries, des déplacements massifs de populations, des destructions des biens et même des bombardements des villages entiers. Le déploiement des forces armées et de sécurité, l’ampleur des moyens mis en œuvre dans le Département du Pool et à Brazzaville (Sud), les conséquences engendrées par l’activité des fameuses hordes de brigands, bref, les évènements que vivent les habitants du Pool et de ses environs battent en brèche la thèse d’un simple banditisme résiduel. [ ... ] L’Etat, et non les originaires du Pool, est responsable de la sécurité des Congolais où qu’ils se trouvent. Si les populations vivant dans le Pool sont encore des Congolais, il appartient à l’Etat de les sortir de cette incongruité qui n’a que trop duré».

Conclusion

Au terme de cette succincte revue, le climat général dans notre pays se caractérise, aujourd’hui, par un immobilisme notable dans la plupart des domaines et, dans certains, par un réel recul par rapport à un passé récent. Le Congo semble effectivement paralysé par des pesanteurs de toutes sortes, qui le plombent et l’empêchent d’avancer sur la voie du développement économique, du progrès social et du bien-être collectif. Face à une attente sociale, de plus en plus pressante, des retombées économiques résultant d’importantes masses financières engrangées ces dernières années, les pouvoirs publics affichent une attitude d’hostilité et un refus systématique de la concertation sociopolitique: le discours des dirigeants politiques reflète la condescendance et la violence, les médias d’Etat ressassent à longueur d’éditoriaux des propos de rejet et de haine à l’endroit des concitoyens qui ne partagent pas la ligne politique des dirigeants au pouvoir. La métaphore de la cocotte-minute ayant éclaté du fait du blocage du système d’échappement y prendrait tout son sens. Ainsi, il s’imposerait logiquement aux décideurs publics de donner des réponses adéquates aux différents blocages ci-dessus répertoriés, qui risqueraient, à terme, si l’on n’y prend garde, de surprendre en déclenchant une explosion sociale généralisée.

Claude-Richard
M’BISSA
Ancien élève de Sciences Po-Paris.

Références:
1- Michel Crozler, «La société bloquée», Editions du Seuil, 1970, 253 p.
6- Claude-Richard M’Bissa, «Débat sur la Constitution du 20 janvier 2002 au Congo,
Enjeux sociaux et stratégies politiques», Editions L’Harmattan-Congo, 2014, page
146, 157 p.
7- La Semaine Africaine, Edition n°3654 du 5 janvier 2017, «Adoption du budget de l’Etat, exercice 2017, à l’Assemblée nationale», p.3.
8- La Semaine Africaine, Edition n°3654 du 5 janvier 2017, Editorial: «Tant mieux, rigueur et vérité, pour surmonter la crise économique», p.3.
9- Dr Kitsoro Firmin Kinzounza, La Semaine Africaine, Edition n°3655 du 10 janvier 2017, treize mesures pour que «rigueur» et «vérité» deviennent des réalités concrètes, p.7.
6- Jeune Afrique, Hors-série Edition n°45, «L’Afrique en 2017, Congo: Climat tendu», p.146.
7- Félicien Wilfried Diabelo Kivouvou, La Semaine Africaine Edition n°3658 du 20 janvier 2017, «Congo-Brazzaville: vérité et rigueur pour répondre à la crise», p.15.

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