Depuis de longues années, en proie à une crise sociale sévère, l’Afrique a-t-elle encore un avenir vivable?

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Les partisans de la libération de l’Afrique, Noirs et Blancs, étaient persuadés que son indépendance propulserait l’Afrique dans la modernité heureuse; qu’elle prendrait sa revanche sur la tragédie de la traite des Noirs et le drame de la colonisation qui l’avaient estropiée. Faute d’une méditation de son terrible passé visant à comprendre son étrange destin, l’Afrique est entrée dans une crise d’une sévérité inédite.

L’interprétation de celle-ci divise les experts. Les uns, les optimistes, y voient, juste, les affres passagères de l’accouchement dont on n’a pas à s’effrayer plus que cela. Un minimum de précautions suffit et l’heureux événement se produit. Les pessimistes, en revanche, voient dans cette crise, une longue agonie: le paroxysme du désordre livrera, à terme, l’Afrique aux multinationales étrangères.

Mais, sur quoi les optimistes fondent-ils leurs espoirs? Sur quelles données empiriques observables? Sur la jeunesse, d’abord, selon eux, le premier atout de ce continent. L’erreur de ces experts étant de ne pas tenir compte d’une donnée importante: la jeunesse sur laquelle ils font reposer l’espoir d’une mise à flots de l’Afrique est issue d’un environnement socioculturel des plus délabrés. Quelles valeurs et quelles vertus un tel environnement convulsif transmettra-t-il à la jeunesse, qui fasse d’elle un agent dynamique de transformation sociale? De ce fait, a-t-on pris la mesure de la précarité de cet atout qu’est la jeunesse africaine?
A la réflexion, on s’aperçoit que cette jeunesse, qui fonde tous les espoirs du continent pour son développement, cesse d’être cet atout de premier ordre qu’on croit. L’efficacité de cette jeunesse restera virtuelle aussi longtemps qu’on ne l’aura pas préparée à jouer le rôle auquel la société l’a assignée. A cette jeunesse manque, pour tenir ses promesses, une solide éducation, la préparation à l’affrontement avec la vie que donnaient les cercles initiatiques de l’Afrique ancienne, un idéal partagé qui fédère et résorbe ses divisions. Elle est, en effet, fragmentée en autant de jeunesses qu’il existe de groupes ethniques et de partis politiques à armature ethnique. Ces divisions la fragilisent et rendent impossibles les grandes actions dont la réalisation est fonction d’une fédération de forces.
C’est donc se payer de mots que d’accorder à cette jeunesse dont la formation est si peu le souci des dirigeants politiques, le rôle moteur que les mêmes dirigeants politiques attendent d’elle. Dans un tel climat d’abandon, le désordre est bien le grand danger qui guette la jeunesse africaine tentée pour se réaliser, d’écouter ses instincts sauvages. Et ceux-ci peuvent lui faire prendre les chemins de perdition de la drogue, du grand banditisme, du terrorisme djihadiste, si nuisibles à l’économie et aux affaires. Il n’est pas interdit de rêver d’une grande Afrique. Mais, la réalisation du beau rêve a un prix et pose des conditions. Le bouillonnement de la sève de la jeunesse peut devenir une force destructrice, si on ne le canalise par une solide éducation. Or, ayant fait main basse sur le trésor public, les dirigeants africains lésinent à investir abondamment dans l’éducation.
Ce ne sont pas ces armées coûteuses levées juste pour la répression des populations et la sécurité du pouvoir qui feront de l’Afrique un continent respectable par ce qu’elle réalise de grand et de beau.
Une jeunesse éduquée peut seule légitimer les projections mirifiques de la grande Afrique de nos experts. Mais, quels entrepreneurs attentifs à ne pas se perdre dans la vie facile et le tourbillon des divertissements sans fins, quels capitaines d’industrie consciencieux, dans l’état actuel d’heureuse inconscience des dirigeants politiques, la jeunesse africaine peut-elle donner à l’Afrique?
Heureuse inconscience, pour l’heure, toutes les volontés de cette jeunesse africaine, sauf ici et là et si petitement, toutes les volontés de cette jeunesse africaine (sur le plan moral, encore inexistante) sont tendues vers un unique but: exercer, demain, des fonctions politiques de gouvernement qui assurent à ceux qui les exercent, une rente sure; et après moi le déluge! Tant pis pour le petit peuple besogneux des bidonvilles.
Ce faible souci du bien collectif et commun dans la jeunesse africaine et chez les dirigeants africains nous prépare-t-il donc, non pas la culbute, comme c’est serait logique, mais des lendemains qui chantent? Dans la situation d’atonie morale et de la conscience où se trouve l’Afrique, l’existence même de richesses fabuleuses est un malheur, puisque ces richesses appellent les vautours des multinationales qui, à la place de l’implantation, sur place, d’industries de transformation de ces richesses qui reviendraient à leurs producteurs africains, préfèreront l’économie de traite de la période coloniale, tellement plus avantageuse pour elles! Et comme ils ont une part dans les dividendes de cette économie de traite, les dirigeants politiques favorisent volontiers sa perpétuation. Encore heureux si les rivalités des multinationales intéressées à l’affaire ne débouchent pas sur une guerre locale qui n’arrange pas l’économie du pays où cette guerre est allumée.
A la vérité, aussi longtemps qu’il en sera ainsi, (et on ne voit pas comment en sortir (sans volonté de conscience), l’horizon entrouvert de l’avenir de l’Afrique restera obscur, et projeter une belle et grande Afrique sur un tel horizon d’incertitude, c’est, dans une question aussi sérieuse, se bercer d’illusion; s’abandonner à un doux rêve, rêvasser. L’Afrique ne peut pas se le permettre. Le futur n’étant pas un don, mais le résultat de l’activité de l’homme, l’Afrique aura le futur qu’elle se sera construit.
Un petit espoir, toutefois: le temps étant une succession irréversible des phénomènes, et l’histoire, une suite de contingences (le cynisme et l’inconscience des dirigeants ne faisant pas exception, puisqu’ils appartiennent à l’histoire) peut-être bien le visage de l’Afrique s’illuminera-t-il un jour. Mais, on peut douter que le bordel, le grand désordre dont s’accommodent bien nos dirigeants, y prépare. Quelle grande Afrique sans la règle et le respect de la règle par tous, à commencer par ceux dont le rôle et la fonction sont de faire respecter la règle?

Dominique NGOÏE-NGALLA

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