Les vrais démocrates doivent garder courage : Ils sont la conscience; ils sont la raison; ils sont l’avenir

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La République du Congo traverse une zone de turbulence. Sont en cause les fondements mêmes de ce que tous continuent d’appeler la démocratie. Les acteurs politiques de notre pays sont, en fait, engagés dans des rapports de force qui laissent peu de place aux débats théoriques. Des appels au dialogue continuent de se faire entendre, comme le refrain d’un cantique dont nul ne parvient à composer les couplets.

Dans quel langage dialoguer, quand les maîtres-mots semblent ne plus avoir de sens commun? Est-ce à temps, est-ce à contre-temps? Dans l’espoir d’être lu par quelques-uns, je crois utile, avec l’indispensable recul qu’il me faut prendre par rapport aux luttes très concrètes et très vitales où sont aujourd’hui engagées des personnalités également très concrètes, de redire clairement, quel est le contenu des mots que l’on se lance à la tête. Je me réfère librement, dans cet exercice, au maître-livre publié en 1951 par le philosophe français Jacques Maritain: «L’Homme et l’Etat». Réédité en 2009, il reprend fort heureusement de l’actualité, après avoir disparu des rayons durant de trop longues années.

Il faut des mots pour dialoguer

Mais, il faut des mots pour exprimer et partager une  conviction de cet ordre. Or ceux-ci sont des mots «nomades» qui changent de sens, selon la période historique, le milieu et le lieu d’où ils sont prononcés. Est-il possible de les soustraire aux passions comme à la langue de bois et de leur donner un sens, un contenu intelligible pour l’espérance, pour l’action et pour le dialogue, dans la période historique  où il nous faut entrer  avec tous les autres peuples du monde? Ces maîtres-mots sont, par exemple, la personne humaine et sa nature, les communautés, la Nation, la société politique, le peuple et l’Etat, la morale, la culture et le droit, la justice, l’amitié civile et le bien commun, la souveraineté et l’Etat de droit.
Chacun est bien libre de donner aux mots qu’il emploie, le sens qu’il veut dans les conversations de chaque jour. Mais, la «démocratie», celle qui a cours en notre temps, n’est pas n’importe quoi, ne vient pas de n’importe où et les mots qui servent à la concevoir et à la mettre en œuvre dans le monde à la fois pluraliste et interdépendant qui est, aujourd’hui, le nôtre, demandent à être définis et compris.
Dans cet effort d’élucidation, Maritain nous invite à recourir aux lumières de la philosophie et de la sociologie politiques ainsi qu’à celles de l’histoire et même de la théologie où bien des concepts sont nés en d’autres temps avant de se laïciser de nos jours, conformément d’ailleurs à la requête de l’Evangile qui veut que l’on distingue «les choses de César et les choses de Dieu».

Le peuple d’abord

Je  propose de commencer par l’acteur principal de la vie politique qui, en démocratie, est «le peuple».
Quand nous disons: «le peuple» en politique, de quoi ou de qui parlons-nous?
Le «peuple», dans le langage de la démocratie, celui dont il est dit qu’il est «souverain», c’est le corps politique, c’est-à-dire la société civile ou société politique. Maritain recommande de bien distinguer le peuple constitué en corps politique qui est une «société» d’avec la Nation ou d’avec l’ethnie qui sont des «communautés». Les «communautés» et les «sociétés» sont des réalités sociologiques, (éthico-sociales) différentes, elles ne naissent pas et ne subsistent pas de la même manière. La nature de leurs relations réciproques est fondamentale en démocratie.
 
Distinguer pour les unir, «Communauté» et «Société»

Quand je parle de communauté, je parle d’un état de nature qui se crée spontanément, conformément à la nature humaine, à la faveur d’un «vivre  ensemble» dans la durée en un même lieu. La communauté a des coutumes, des habitudes, des langages, des savoir-faire, des institutions, une histoire, une «culture première», un unanimisme qui évoluent avec le temps. Elle est un état de fait qui résulte de la nature de l’homme qui est -selon Aristote- un animal social qui ne peut vivre sans entrer en relations avec ses semblables et qui, naturellement, s’adapte pour survivre à son milieu ambiant.
L’objet de la communauté est «le vivre ensemble»; il précède toute libre décision et tout processus d’adaptation des individus à la situation dans laquelle ils se trouvent, de naissance ou de fait. L’ethnie est une communauté pleinement humaine, composée de personnes. Mais la nation est la forme la plus élaborée et la plus complexe des communautés humaines. Plusieurs groupes ethniques peuvent s’y trouver harmonieusement mêlés sans perdre de ce fait leurs spécificités.
La société appartient à un autre ordre de réalité éthico-sociale. Elle est une organisation rationnelle voulue par un ensemble de personnes libres en vue d’une fin qui est son objet, son bien commun. Dans la «société», l’objet, est «une tâche à accomplir ou une fin à atteindre» que se proposent rationnellement les personnes libres qui s’y engagent.
La société politique est la plus parfaite des sociétés humaines. Elle est une organisation rationnelle au moyen d’un gouvernement dont la compétence première est d’édicter et de faire respecter des lois. Elle est le fruit de la libre volonté des  citoyens qui la composent. Elle est en mesure de se donner un projet, de mettre en débat les moyens de son avenir et les normes de son fonctionnement et d’en confier le gouvernement à un Etat régi par une Constitution.
La démocratie
a une Histoire
La démocratie a une histoire. Elle n’est pas tombée d’un nuage, comme une ondée bienfaisante pour féconder la civilisation. Elle est le fruit d’un travail de la raison, appliquée à la satisfaction des aspirations  naturelles fondamentales de l’homme et à la construction des cadres sociaux nécessaires à leur réalisation. Cette histoire est celle du progrès de la conscience humaine et de la raison; prise de conscience progressive par l’homme de ses inclinations naturelles fondamentales (les droits de l’homme), construction rationnelle progressive des moyens, des cadres et des normes favorisant la réalisation harmonieuse de celles-ci (les institutions, les pouvoirs au service du bien commun). Les acteurs de cette histoire sont des personnes réelles, appartenant à des peuples et à des cultures extrêmement diverses mais exerçant les unes sur les autres des influences, le plus souvent asymétriques, mais  dont les résultats sont des faits de l’histoire de l’humanité.
Celle-ci n’est pas un long fleuve tranquille, mais au contraire celle d’âpres luttes entre les peuples et au sein de chacun d’eux, celle de la confrontation récurrente des droits humains avec les pouvoirs institués. La diversité des histoires, des contextes et des cultures est source de richesses et doit être respectée, mais elle est contingente elle est accidentelle (au sens philosophique du terme). L’unité de cette histoire est en revanche  essentielle, elle est celle de la nature humaine des habitants de notre planète avec ses aspirations naturelles fondamentales et elle est celle du principe premier autour duquel la raison pratique construit rationnellement l’éthique des peuples: «Il faut faire le bien et il faut éviter le mal». Au cœur du mouvement multiséculaire d’où émerge la démocratie universelle  toujours et encore  confrontée à la résistance des cultures premières et à la violence des pouvoirs, il y a trois dynamiques dont l’association est invincible à l’échelle de l’histoire:
1- l’approfondissement de la conscience de l’homme d’où émerge la connaissance de ses droits naturels;
2- le développement de son intelligence qui met la raison au service de la construction du droit;
3- l’affirmation de sa libre volonté d’agir en tant qu’acteur de sa destinée.
Ce sont des personnes douées de conscience, d’intelligence et de volonté qui donnent naissance à un «corps politique», capable de s’instituer en société politique et de placer à sa tête un Etat au service de son bien commun. Les animateurs principaux de ces trois dynamiques à l’œuvre «dans les profondeurs de l’histoire des peuples», sont souvent des hommes et des femmes qui n’ont exercé en leur temps aucun autre pouvoir que celui de penser, de parler et d’écrire. Les grandes vérités rayonnent. Malgré les passions qui obscurcissent  sa conscience, l’homme est un animal raisonnable. Une vérité portée par l’intelligence a plus d’avenir que l’erreur où le mensonge même portés par de très puissants intérêts.
 
Quand du sein d’une «communauté» émerge une «société»

Les communautés ethniques ou nationales sont des ensembles culturels originaux de grand prix. Elles développent des langages, des modèles, des rôles et des compétences et se réfèrent à des valeurs qui sont des trésors de civilisation. Elles s’enracinent dans le sol et dans l’histoire entre des repères dans le cadre desquels les individus communient dans un fort sentiment d’appartenance. Elles ont une volonté collective de persévérer dans l’être. Elles ont des droits. Mais si ces communautés
-écrit Maritain- «fournissent un «patron» collectif à la vie privée elles ignorent tout principe d’ordre public». Elles ont des élites et des centres d’influence, mais elles n’ont, à proprement parler, ni  tête ni  bien commun.
L’idée du «corps politique» peut surgir à l’intérieur d’une communauté nationale, mais celle-ci ne peut être qu’un sol propice et une occasion pour son épanouissement. «En elle-même, l’idée du corps politique relève d’un autre ordre, un ordre supérieur». Dès que le «corps politique» prend forme, il se différentie, il se distingue de la communauté nationale ou ethnique.
Maritain sait bien à quels abîmes et dans quelles folies meurtrières les nationalismes exacerbés ont entraîné les démocraties européennes au XIXème et surtout au XXème siècle. Il sait aussi comment une solidarité de classe érigée en paradigme historique a engendré la violence des dictatures stalinienne et maoïste. En Afrique nous savons aussi comment les égoïsmes tribaux s’ingèrent en politique et dégénèrent en guerres civiles, obstacles infranchissables à l’institution de «corps politiques» rationnellement occupés à promouvoir l’amitié civile et le bien commun. Quand la «communauté» sort de la sphère éthico-sociale qui est la sienne, au lieu d’apporter pacifiquement à la cause du bien commun de la Société politique les trésors de sa culture, elle dérape dans la prétention délirante et démiurgique de faire l’histoire à elle seule. Elle s’y emploie avec tant de violence qu’elle régresse dans la barbarie et l’écrasement des personnes humaines qui lui font obstacle.

Mais, l’histoire vécue par les peuples est essentiellement complexe

Clairement distincts dans leurs contenus intelligibles, ces concepts de communauté ethnique ou nationale et de société politique et leurs réalisations se trouvent vitalement mêlés dans le vécu des peuples. Appelés à nous inscrire librement et rationnellement dans l’institution d’une société politique indispensable à la gestion des complexités croissantes du développement économique et social, nous n’en demeurons pas moins enfants d’une famille, façonnés par une culture première toujours vivante qui nous a mis au monde et qui est notre manière à nous d’être heureux ensemble. Dans le déroulement concret de l’histoire des peuples, les dynamiques à l’œuvre dans les mutations culturelles des communautés ethniques ou nationales et celles qui sont à l’œuvre dans la construction rationnelle d’un Etat de droit s’entrecroisent et se conditionnent mutuellement. A mesure que devient effective la capacité des personnes et des groupes sociaux de participer au «projet» de la société politique et à sa mise en œuvre, une communauté nationale  intégrant  tous les groupes sociaux voit le jour. Les libres citoyens accèdent à une culture seconde à la faveur de laquelle la libre participation de tous et de chacun au débat politique trouve les lieux et les opportunités  de son expression.
La plupart des Etats sont nés de la violence d’une famille princière ou d’une conquête impériale (ou impérialiste). Ils sont venus sur les peuples  par en haut en les soumettant à leur pouvoir. Mais, l’histoire enseigne qu’un Etat, quelle que soit son origine, ne peut ni subsister ni accéder à une gouvernance rationnelle en mesure de promouvoir le développement dans la justice et dans le respect des droits humains, sans restituer au peuple son droit naturel à se gouverner lui-même; sans devenir en vérité un Etat de droit. Cette exigence universelle de démocratie est un mouvement qui ne peut naître que d’en bas de la prise de conscience et du travail militant de libres citoyens.
Le «peuple» en démocratie, ce ne sont pas des masses à gouverner, ni des populations abandonnées aux instincts de leurs cultures premières. Le peuple, ce sont des personnes libres déterminées à prendre en charge les problèmes qui les concernent, grâce à toute une hiérarchie d’organes qui naissent de leurs libres initiatives et au sommet de laquelle il donne mission et pouvoir à un Etat, régi par une Constitution, de prendre en charge le bien commun.  Il est bien souvent arrivé dans l’histoire des démocraties qu’un Etat venu «par en haut» et installé dans une  légalité en déficit croissant de légitimité, prenne un grand retard par rapport à l’évolution de la société politique dont il est censé promouvoir le bien commun.
Maritain écrit à ce propos: «Ou bien la civilisation repose sur l’esclavage des masses, ou bien il faut qu’elle soit en continuité avec leur mouvement» (P.256)
Le peuple en politique est toujours déjà là, heureux ou malheureux, libre ou esclave; et il est toujours en devenir, car il ne peut renoncer. Moïse disait aux enfants d’Israël: «Vous qui n’étiez pas un peuple, vous êtes devenu un peuple». Notre prochaine livraison s’attachera donc à préciser le sens que nous donnons aux expressions «société civile…», «société  politique…», «corps politique» et «Etat» et les relations qu’il convient d’établir entre elles, dans la construction harmonieuse d’une démocratie moderne.

Père Christian

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