Abbé Alexis Tobangui, auteur d’un ouvrage sociologique sur l’armée : «L’autorité passe par des règles clairement établies, connues de tous»

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Sociologue, enseignant-chercheur et maître-assistant à l’Université Marien Ngouabi, l’Abbé Alexis Tobangui vient de publier  un nouvel ouvrage aux Editions  universitaires européennes, intitulé: «Regard sociologique sur l’autorité en milieu militaire». Nous l’avons rencontré pour avoir une idée de cette nouvelle publication et dans l’interview qu’il nous a accordée, il revient sur quelques grandes lignes de son nouvel ouvrage.


* Monsieur l’Abbé, un prêtre qui écrit sur l’armée, cela peut paraître étonnant, qu’est-ce qui explique le choix du titre de votre nouvel ouvrage?
** J’ai choisi ce titre pour montrer que l’autorité est aujourd’hui au cœur de nombreux débats dans des domaines aussi divers que la sociologie. La notion d’autorité fait partie des thèmes de recherche en milieu militaire, notamment de l’autorité et commandement dans les armées professionnalisées. La notion de l’autorité se trouve inscrit parmi les valeurs qui constituent la pierre angulaire de la conscience du soldat et de son action militaire. L’autorité est donc ce par quoi on obtient une obéissance volontaire, sans avoir à donner d’explication et sans user de la moindre contrainte physique. Le cas de l’autorité dans l’armée rend compte des implications des rapports à l’autorité hiérarchique, dans un cadre bien spécifique de l’exercice du commandement militaire.

* Selon vous, comment s’exerce l’autorité militaire? Sur quoi repose-t-elle? Comment l’acquérir?
** Selon de nombreux travaux, l’exercice de l’autorité en milieu militaire relève souvent du registre du «non-négociable».  «L’univers militaire a toujours incarné l’archétype de l’autorité hiérarchique, c’est-à-dire la subordination incontestable à des ordres et des décisions énoncées par le supérieur hiérarchique comme représentant mandaté de l’institution. Cette relation fait partie intégrante du contrat moral qui lie le militaire à l’institution. Et le contrat d’engagement dans l’armée correspond à «une réquisition acceptée» avec ses contraintes et ses avantages construit sur le mode du «don de soi» et en clair, l’acceptation de la relation de subordination au système de règle propre à l’institution militaire (Dufoulon, 2005, p.103). Une abondante littérature en sciences humaines et en sociologie militaire distingue quelques caractéristiques fondamentales de l’autorité. Notre enquête a retenu les caractéristiques suivantes:
- le savoir, le savoir-faire et savoir-commander qui passent obligatoirement par la connaissance des valeurs militaires ainsi que des aspects relationnels de la légitimité guerrière fondée sur la compétence du militaire. C’est par exemple la capacité d’agir face au danger qui fonde l’autorité et le prestige des chefs militaires;
- la reconnaissance par les subordonnés de la légitimité du pouvoir et de son exercice est l’une des conditions de l’autorité militaire. Cette reconnaissance évoque donc une relation de commandement, de maîtrise, et réciproquement d’obéissance, de soumission.
Selon le général Lagarde, l’autorité est un alliage de trois composants principaux: la compétence, le caractère et le désintéressement, le tout fondu dans le creuset de la culture. De ce point de vue, on peut retenir trois éléments-clé de l’autorité: «La notion de service: en fait, toute autorité est un service», disait Jean Guitton qui ajoutait: «Le chef et ses subordonnés sont également serviteurs d’une fin qui les dépasse et qu’ils désirent réaliser, l’un comme l’autre, à savoir: le bien qui leur est commun». (La pensée et l’action).
Les officiers instructeurs, particulièrement choisis à base de l’expérience des combats menés sur de nombreux théâtres d’opérations, sont présentés comme étant des personnes physiquement et moralement aptes à assumer le commandement d’une  compagnie ou d’une section. Ils sont appelés à exercer leurs facultés de commandement et leur sens éducateur et pédagogique nécessaires pour faire acquérir aux jeunes soldats et futurs cadres militaires, le sens du commandement, le goût de l’autorité et les qualités d’endurance et discipline, qui sont les caractéristiques de l’esprit militaire, aussi utiles dans les combats que dans l’œuvre pacificatrice. La reconnaissance par les subordonnés de la légitimité du pouvoir et de son exercice est l’une des conditions de l’autorité militaire.
L’autorité se situe donc dans une relation entre le commandement et l’obéissance, ce qui permet de considérer l’autorité comme un phénomène social. Dans ce sens, avoir de l’autorité, c’est pouvoir se faire obéir pour l’exécution d’un ordre ou la réalisation d’un projet.
 * En tant que sociologue, quel regard portez-vous sur l’autorité militaire?
** Sociologiquement parlant, l’autorité renvoie à un mode particulier de gouvernement et appelle à un type particulier d’attitude existant au sein d’une population, en l’occurrence l’armée, vis-à-vis des modes de subordination qui les régissent. Le métier militaire, sans être au-dessus des autres, n’est pas un métier comme les autres. Le militaire est investi de la capacité d’user de la force, de l’autorité (d’armes et engins de guerre…). Cette mission exige d’entretenir au sein de l’institution militaire des spécificités par rapport à la société civile. C’est ce qui justifie les règles particulières qui régissent le métier militaire, notamment qu’elles soient relatives à l’autorité, à la disponibilité, à l’obéissance, à la discipline, etc.
Notre enquête montre qu’au sein de l’institution militaire, on n’apprend pas l’autorité, mais le commandement, en passant par une éducation de la personnalité de l’officier qui est à la fois un chef et un décideur. C’est en ce sens que pendant la cérémonie d’investiture des chefs militaires, on utilise la formule suivante: «Officiers, sous-officiers, soldats! Vous reconnaîtrez désormais pour votre chef, M. X, ici présent, et vous lui obéirez en tout ce qu’il vous commandera». A ce propos, deux phrases sont récurrentes dans les discours des interlocuteurs: «Le chef, c’est celui qui montre le chemin» et «Si le chef s’assoit, les hommes se couchent». Et plusieurs cadres ont fait référence à cette citation du général Stouff: «Commander, c’est décider, traduire sa décision en ordres clairs, vérifier leur exécution. Il ne faut jamais oublier que dans l’armée, le chef qui commande est celui qui, dans la situation extrême, dira: feu, à l’assaut, ne tirez pas. Il ne sera suivi que si, au-delà de ses qualités propres, il a été reconnu en tant que chef par ses subordonnés».
«La soumission à l’autorité» et la question de la responsabilité apportent un éclairage important pour la compréhension de cette problématique. Peut-on imaginer une opération militaire au cours de laquelle planerait le risque de la mort donnée ou subie et où chacun pourrait, sur le terrain, dans l’action, faire ce que bon lui semble? L’autorité est donc nécessaire, ce qu’aucun des acteurs que nous avons rencontré ne conteste. L’autorité passe par des règles clairement établies, connues de tous, discutées et critiquées parfois, évaluées et actualisées, par des contrats qui définissent les comportements et les résultats attendus et les délais. Elle passe aussi par la réhabilitation des sanctions, des sanctions justes et éducatives, dans le cas où le contrat et les règles ne sont pas respectés
Cependant, l’autorité est également le lieu de la violence symbolique. Comme le rappelle Marcelli (2003), si l’autorité est au fondement du rapport social, il faut reconnaître qu’elle a un lien originel avec la violence. Mais, elle est là pour la contenir, l’empêcher, la canaliser. Elle a pour rôle de protéger le groupe contre sa propre violence. Elle le fait en créant une distance, un contrôle, en rappelant les limites, les règles, la loi et en inscrivant la vie du groupe dans une histoire. Il faut reconnaître aussi qu’il y a une violence symbolique nécessaire dans l’exercice juste d’une autorité qui pose des limites, qui rappelle la loi, qui dit non, qui sanctionne, qui met des exigences pour faire grandir, pour que l’autre n’en reste pas là où il est.
Si, dans le milieu civil ou militaire, l’autorité est souvent assimilée à un pouvoir devant lequel on s’incline, par crainte ou par respect, sans que son détenteur soit contraint d’employer la force. On l’appréhende de plus en plus aujourd’hui sous l’angle des relations entre personnes. Que ce soit dans l’armée ou dans le civil, la façon d’exercer l’autorité a évolué et le style des rapports humains a changé.
Notre étude montre que dans l’exercice de toute autorité, seul le discernement des sens et des circonstances peut permettre à chacun de trouver une légitimité auprès des acteurs. Si le discernement est absent, l’autorité sera confondue avec ses conséquences. Ignorant ses fondamentaux, elle sera prise alors comme un pouvoir sur les choses et sur les êtres. Car très souvent, être une autorité se confond avec avoir du pouvoir. Au bout du compte, cela devient arbitraire.
Enfin, loin de réduire l’autorité militaire à son pouvoir rigide ou à ses savoir-faire, je plaide pour l’exercice d’une autorité didactique. Car, l’autorité didactique se place  quant à elle sur la situation d’apprentissage et devient alors une des conditions de la  réalisation de l’insertion socio-professionnelle du jeune.

Propos recueillis par Joël NSONI


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