Libres propos : Les vitres fumées des véhicules, le sang qui nourrit...

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Vendredi 28 octobre 2016, il est 14h26, à Brazzaville. Je suis à bord du véhicule d’un ami, avec des enfants sortis de l’école. Un policier nous arrête. Il porte un numéro matricule. Il indique un endroit pour se garer. Mon ami se gare suivant ses instructions, en bon citoyen respectueux des institutions de la République. Le policier s’avance. Arrivé à notre portière, il serre les fesses, fait un salut et lance: «Vos papiers Monsieur, contrôle de police». Mon ami ouvre la boite à gants.

Il sort les documents de la voiture: assurance, taxe de roulage, veritas, permis. Le dossier est complet. De ce côté-là, rien à dire. Au lieu de remettre les documents, il lui signifie le motif de la verbalisation: «Nous avons reçu des ordres de nos supérieurs d’arrêter sans exception tout véhicule ayant des vitres teintées, sécurité oblige». Très bien, la sécurité, c’est le rôle régalien de nos gouvernants. Cela va de soi. Heureux de l’entendre dire.

Ironie du sort, une Land Cruiser aux vitres plus opaques que la nôtre, passe. Il l’arrête. L’occupant baisse la vitre. L’agent le salue et le laisse passer. Il revient vers nous. Mon ami lui fait remarquer que pour la même infraction, il venait de laisser passer un véhicule. «Non Monsieur», dit-il, «ce n’est pas pareil. Ses vitres à lui sont d’origine». Quelques secondes plus tard, une autre grosse cylindrée de la même marque passe. L’agent l’arrête. Il parle un moment avec lui. Ensuite, le laisse partir. Je me suis dit, cette fois, c’était la bonne. La voiture avait des filtres plus opaques que la nôtre et posées sur place ici. Il revient vers nous. Je lui dis: «Et celui-là?». Silence! Mon ami lui dit: «Je peux partir Monsieur l’agent?». Il s’éloigne de la voiture sans parler. Va vers son chef et revient pour dire à mon ami: «Suivez-moi, sur ordre du chef, je vous emmène en fourrière». Il s’installe à bord. Docilement, mon ami démarre la voiture. Comme on avait les enfants à bord fatigués par le soleil et la faim, je lui ai tendu un billet de la 10.000 F Cfa. Il fait signe à mon ami de m’arrêter. Celui-ci se gare. Monsieur l’agent repart voir son chef et revient avec les documents. «Vous pouvez continuer. C’est à cause des enfants, ils sont très gentils», nous dit-il. Là, je me demande: cet ennemi qui menace la quiétude des Congolais ne roule que dans des véhicules aux vitres fumées non d’origine et dans des grosses cylindrées aux vitres fumées sur place? Une loi avec de grosses mailles qui laissent passer les plus gros gibiers et retient les plus petits. Les responsables auteurs de cette instruction, n’ouvre-t-il pas une brèche pour faciliter la circulation de cet ennemi dans les voitures aux vitres teintées d’origine? Où est la sécurité dans tout cela?
A Pointe-Noire, par contre, un taximan m’a confié que tous les véhicules teintés appartiennent aux agents de la Force publique. Tous les civils qui transgressent la règle sont arrêtés et frappés d’une amende, à condition de se faire établir une autorisation spéciale, délivrée par l’officier responsable.
Aux cours de l’éducation civique que nous recevions dans les premières classe du primaire, on nous disait que la loi était impersonnelle, c’est-à-dire qu’elle doit s’appliquer sans discrimination ni de race, ni de classe, ni de fonction et encore moi d’appartenance à des corps de métiers privilégiés.
La police a entre autres, un rôle d’éducateur. Pendant que l’on attendait les documents de bord, un autre agent s’approche et conseille à mon ami de décaper le filtre. L’agent qui nous avait arrêté dit en riant: «C’est le sang qui fait vivre nos…? S’il n’y a plus de véhicules aux vitres teintées, nous allons mourir de faim et puis nos ristournes…».
L’opération contre les véhicules aux vitres fumées, comme celle contre les véhicules portant l’immatriculation 12 ne sont-elles uniquement que pour renflouer les poches ou sont-elles réellement des opérations de sécurité publique? La Constitution garantit la libre circulation des personnes et des biens sur toute l’étendue du territoire national, est-il interdit d’immatriculer son véhicule dans un département et de l’utiliser dans un autre département? Si moi ou mon ami étions officiers de la force publique, il est clair que l’agent nous aurait laissé passer. Hélas! A 60 ans, je ne peux plus changer de corps de métier, parce que j’ai compris, trop tard, que dans ce pays, pour vivre en paix, il faut être de la Force publique. Je comprends maintenant que nos amis de l’Université, qui avaient choisi ce métier, en avaient de bonnes raisons.

Yirrika MATSIMOUNA

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