Christophe Moukoueké, vice-président du Congrès africain pour le progrès (CAP) : Que toute formation politique d’accord avec l’idée d’un dialogue national se joigne à nous

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L’homme est serein, et son propos tranquille, sans acrimonie malgré les soubresauts d’une opposition qui a connu bien des retournements de veste. Une opposition assez atone, depuis le Référendum de 2015 qu’elle avait appelé à boycotter, mais que certains dans ses rangs ont soutenu. Son propos est décapant sur la situation du pays, comme l’est souvent celui de toute opposition, plus lucide loin du pouvoir qu’en plein. Christophe Moukouéké nous livre sa part de vérité dans le long entretien que voici.

 

**Vous êtes le vice-président du CAP, membre du collectif de l’opposition. En tant que tel, vous avez une analyse ou une vue sur comment le pays se porte aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez en faire part aux lecteurs de La Semaine Africaine?

* Oui! C’est une question essentielle et importante aujourd’hui, que de se préoccuper de la situation actuelle de notre pays. C’est une situation excessivement grave. On ne devrait pas hésiter de l’affirmer. Nous sommes entrés dans une crise sans précédent. C’est une crise grave, étonnante, surprenante. Il y a quelques temps, nous apparaissions comme un pays qui avait suffisamment de moyens, on est arrivé à un budget annuel qui dépassait les 4000 milliards de francs Cfa. On était même amené, dans le cadre du budget, à créer des excédents budgétaires, une épargne qui devait servir à des moments difficiles comme ceux-ci. Par la suite, le Gouvernement nous a dit qu’il fallait épargner pour les générations futures. Chaque année, nous avons pu épargner presque 1200 milliards de francs Cfa.  Aujourd’hui, si on calcule sur le nombre d’années passées, on aurait près de 15.000 milliards de francs Cfa d’épargnés, dont on ne sait pas où ils se trouvent aujourd’hui, malgré qu’on nous ait rassuré qu’il était logé à la Banque centrale. On ne sait pas ce qu’ils en ont fait. Il n’y a pas si longtemps, le Gouvernement affirmait vouloir créer les bases d’une émergence d’ici 2025. Comment peut-on se retrouver dans une telle situation ? Nous sommes vraiment dans le creux. Cela signifie que la situation sociale des populations est excessivement grave. Déjà, quand il y avait une manne pétrolière excessive, l’écrasante majorité de la population vivait dans la misère. La crise que vit le Congo n’est pas, comme le Gouvernement l’affirme due par la seule la baisse du prix  du baril de pétrole. Non ! C’est sans nul doute vrai que le baril du pétrole a baissé, mais il est en train de remonter. Mais, vous ne verrez pas les changements à la suite de ça, non!  Le pays a été très mal géré, la manne pétrolière a été très mal gérée. Nous avons  eu de l’argent, mais on ne comprend pas comment le Gouvernement a réussi à faire endetter le pays à ce point. Le pays est lourdement endetté ! Le chiffre avancé est de 120% du PIB. Le pétrole a été énormément gagé ; il y a eu de détournements de fonds publics. On a confondu l’argent public à l’argent personnel. Un véritable pillage. Quand on regarde les gens des générations qui sont au pouvoir aujourd’hui, peu nombreux sont issus de parents qui étaient déjà assez aisés, presque que tous sont des fils des paysans ou des fonctionnaires moyens, mais qui se retrouvent avec des milliards. Comment peuvent-ils être devenus aussi fortunés?
Le Congo n’est pas un pays démocratique, le pouvoir a tourné le dos à la démocratie, il utilise le langage démocratique, en réalité ce n’est pas de la démocratie. Il a mis en place un système électoral qui est une administration électorale réfléchie de bout en bout pour permettre au pouvoir de perdurer aux affaires, de faire en sorte que toutes les élections soient toujours gagnées par le PCT et ses alliés. Ce qui fait que depuis 2002, ce parti a toujours une écrasante majorité dans les deux chambres du Parlement et dans les conseils locaux. Voilà un parti qui, lorsqu’on a organisé les élections en 1992, était troisième. Après le coup d’Etat de 1997, tout d’un coup, le PCT est devenu le parti le plus fort et le plus puissant, accepté par les Congolais. Quel le miracle s’est produit entre temps pour que dès 2002, après 7 ans de transition flexible, qu’il devienne le grand parti qu’on nous présente. Ce n’est pas sérieux !

** Si le pays que vous décrivez va si mal, l’opposition peut-elle  aller bien? Quel est l’état de l’opposition aujourd’hui?

*A priori, je dirai que dans ce contexte, l’opposition ne peut pas bien marcher. D’abord, est-ce qu’une opposition peut se constituer ou se faire dans un système qui n’est pas démocratique? Une opposition évolue, progresse parce qu’elle est dans un système démocratique. Elle a le temps de mettre ses structures en place, d’expliquer ses idées, son programme et gagner de l’audience avec le temps. Ce qui n’est pas le cas dans notre système où l’opposition s’exprime à peine, non pas parce qu’elle ne sait pas qu’elle doit s’exprimer, qu’elle doit encadrer les populations ou informer les populations de ses idées et programmes, mais simplement parce que tous les écueils sont mis en place pour vous empêcher d’exister. Vous savez que tous les grands partis de l’Opposition, l’UPADS, le RDPS, le MCDDI ont été atomisés par le pouvoir. On semblait retourner vers le parti unique.  Est- ce qu’on a besoin de l’autorisation d’un pouvoir pour qu’un parti fonctionne normalement? On se bat comme on peut, on s’organise comme on peut pour exister. Vous savez que la Constitution a été changée, non pas parce qu’elle était si mauvaise que ça, comme si celle-ci est la meilleure, mais pour permettre à un homme de demeurer au pouvoir. Comment concevoir dans un pays qu’on puisse bousculer la Constitution fondamentalement pour permettre à quelqu’un qui ne devrait plus se présenter d’être candidat. Et, ils l’ont appelé «évolution des institutions», pour justifier le forfait. L’opposition s’était organisée pour s’opposer à cela. On s’est divisé lorsqu’il y a eu le passage en force avec le Référendum. Malgré les positions que nous avons tous défendues, il s’est trouvé que certains d’entre nous se sont présentés aux élections, en oubliant qu’en allant à cette élection, ils allaient crédibiliser cette Constitution qui venait d’être votée dans les conditions que nous dénonçons. Pour nous, c’était inconséquent !

*Leader de l’opposition aujourd’hui - l’opposition reconnue par la majorité et garantie par les institutions - se retrouve être Pascal Tsaty-Mabiala. Reconnaissez-vous ce statut, alors que cela aussi est une marque d’évolution, quelque chose qui n’existait pas il y a cinq ans?

*Nous ne reconnaissons pas ce qui vient de se passer. Lorsque le président de la République prend un décret pour nommer le chef de l’opposition, je ne sais pas combien de démocraties au monde peuvent le faire. C’est du jamais vu. Puisque nous avons tendance à nous référer à la France, regardez les différents partis de l’opposition, vous ne verrez jamais Emmanuel Macron prendre un décret pour désigner un chef de l’opposition, ou même nommé celui qui a le plus grand nombre de députés au Parlement.  C’est indécent et illogique. Que le chef de l’Etat qui est, en fait, le vrai patron de la majorité puisse désigner son principal opposant, nous rejetons cela. Pour nous, le statut de l’opposition ne signifiait pas cela. Nous voulons qu’on reconnaisse que la démocratie n’a de sens que lorsqu’il y a une vraie opposition. C’est un contre-pouvoir qu’on doit reconnaître. Qu’on nous donne notre place et non quelque chose de structuré avec quelqu’un qu’on appelle chef de l’opposition. On ne devrait pas parler de chef de l’Opposition qui fait penser à quelqu’un qui aurait le droit de donner des ordres aux autres  leaders de l’opposition ou de leur indiquer la ligne de conduite sur les grands problèmes qui pourraient surgir dans la vie de la nation. C’est une honte d’avoir un chef de l’opposition dont le parti n’a que 8 députés sur 151 sièges. C’est une humiliation, quelque chose d’inacceptable. Ce que nous voulons, c’est d’avoir un principal opposant de par le poids électoral de son parti. Par exemple quelqu’un qui aurait obtenu 48% de suffrages à l’élection présidentielle  lorsque le candidat élu a 52%. Il représenterait un poids certain et tout le monde le reconnaîtrait comme tel. Il ne s’agit pas de prendre un décret et de désigner quelqu’un à qui on a donné les attributions et prérogatives, d’après ce que nous apprenons, d’un ministre d’Etat. Qui peut voyager avec le Président de la République lors des missions, etc. Nous attendons de voir comment Pascal Tsaty-Mabiala va être le plus grand opposant de Sassou. Pour nous, l’opposition au Congo est plurielle et il ne saurait y avoir un leader qui en serait le chef alors que nous n’avons pas la même ligne politique sur les grands problèmes nationaux.

**Verticalement parlant, Monsieur le vice-président, les conditions de viabilité à l’exercice normal d’une opposition sont toujours à rechercher. Sur le plan horizontal, qu’est-ce qui empêche l’opposition elle-même de s’organiser selon ses vœux et ses principes?

*C’est tout à fait possible. C’est d’ailleurs ce que nous avions fait entre 2014 et 2016, lorsque nous avons regroupé 5 plates-formes de l’Opposition  pour créer le FROCAD, en vue de défendre l’ordre constitutionnel. L’opposition  était structurée, nous avions désigné un coordonnateur. On arrêtait les choses ensemble. Aujourd’hui, est-ce que nous pourrions faire la même chose ?  Les uns et les autres, nous avons tiré les leçons du passé. Nous, au Collectif, on n’a pas compris pourquoi, malgré ce que nous avions fait, malgré le niveau de mobilisation atteint en 2015 à Brazzaville et Pointe-Noire pour nous opposer au Référendum, les cadres même qui étaient avec nous à l’IDC comme au FROCAD ont pu se faire candidats à l’élection présentielle du 20 mars 2016, en oubliant ce faisant, qu’ils crédibilisaient la constitution que nous rejetions.   

**Vous avez une idée sur le pourquoi ?

*C’est cette réserve que nous avons aujourd’hui. Je fais partie de cette génération d’hommes politiques qui ont adhéré à la politique sur la base des idées, des valeurs. C’est ce qui nous motivait : les convictions politiques, l’idéal politique. Aujourd’hui, malheureusement, la plupart des hommes qui font de la politique, qu’ils soient à l’opposition ou à la majorité, je crains de dire que leur motivation première, c’est l’argent. C’est ce qu’on peut appeler aujourd’hui, l’idéologie de la ventrilogie. Manger avant tout : peu importe ce que le pouvoir peut faire, si je peux avoir une place au soleil, c’est l’essentiel. C’est dommage pour notre pays. Je crains que ça soit la situation que nous traversons aujourd’hui. C’est pourquoi, lors de notre derrière conférence de presse, on a classé l’opposition en quatre tendances: l’opposition centriste qui est prête à participer au pouvoir, à jouer le rôle et supporter un programme qui n’est pas le sien; l’opposition identitaire où l’ethnie joue; l’opposition alimentaire, et la vraie opposition, l’opposition réelle. D’ailleurs, au Congo, il y a des gens qui se disent opposants et qui sont au pouvoir. Cela peut arriver, mais dans un contexte précis qui ne dure que le temps qu’il faut, après on retrouve sa position initiale. Mais on ne trahit pas sa pensée pour longtemps. Nous ne sommes plus prêts à nous rassembler autour d’une structure unique qui parlerait au nom de toute l’opposition parce que nous craignons les trahisons. Nous pensons que chaque opposition doit s’exprimer et nous, au Collectif, nous réclamons depuis 6 ans un dialogue national inclusif. Si d’autres pensent que c’est une bonne idée pour résoudre la situation du pays, qu’il se joigne à nous parce qu’il nous faut rechercher un compromis politique pour permettre au pays de redémarrer. Il est normal que chaque opposition ou chaque parti ou groupement de l’opposition s’exprime et donne clairement sa position face à la situation du moment. Si nos points de vue sont convergents, pourquoi ne pas organiser des rencontres pour défendre cette position ? L’axe central de notre combat au niveau du Collectif, c’est la tenue d’un véritable dialogue national inclusif qui nous emmènerait vers la mise en place d’une période de transition, avec un programme de transition pour redresser les choses au plan politique, économique et social.

Propos recueillis par
Albert S. MIANZOUKOUTA &
Cyr Armel YABBAT-NGO

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PS : La Semaine Africaine présente ses excuses aux lecteurs déboussolés par une erreur de pagination qui nous a fait placer (N°3777, du vendredi 23 mars 2018) la suite de la précédente réflexion de M. Christophe Moukouéké en page 10, alors que nous l’annoncions en page 5.

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