Anthony Ohemeng-Boamah, Coordonnateur-Résident de l’ONU : «Traduire en actes concrets les paroles du président de la République pour que le pays ne retombe plus dans les travers»

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De l’ONU, on peut absolument tout dire, mais que sait-on vraiment de cette organisation mondiale ? Le Congo fait partie des 192 pays membres de l’Organisation des Nations-Unies. Ici, l’organisation mondiale a son visage : c’est M. Anthony Ohemeng-Boamah, son coordinateur-résident. Il nous a reçus dans ses bureaux pour l’entretien à bâtons rompus que nous vous présentons.

 

**Monsieur le Coordonnateur, aux Nations-Unies, quelle est, aujourd’hui en 2018, le retentissement que peuvent avoir nos douleurs et nos petites misères ? On a l’impression que c’est une grande machine…
*Le système des Nations-Unies est une organisation des pays membres. Le Congo en fait partie. Généralement, ce que nous faisons est endossé par les pays membres. Notre coopération au Congo comme dans d’autres pays commence par la préparation d’un document qui est une stratégie d’accompagnement de tout le système des Nations-Unies au processus de développement dans le pays. C’est un document si flexible que si en chemin il y a des choses qui requièrent l’attention du système des Nations-Unies, nous pouvons remanier son contenu ou notre accompagnement. C’est ce que nous avons fait en tenant compte de la situation du Congo, par exemple.
Quand vous dites «petites misères», je suppose que vous faites allusion au contexte d’aujourd’hui. Je crois que le problème du Congo est à la fois économique, financier et social. Beaucoup de pays qui dépendent du pétrole ont souffert du retournement des cours du baril sur le marché. Je crois aussi qu’à l’instar du Congo, malgré les difficultés qu’il connait actuellement, c’est une opportunité de revoir beaucoup de choses que nous faisons  dans le domaine économique.
Et, comme le président, dans son discours, parle souvent de la diversification de l’économie, de la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, les antivaleurs, c’est une opportunité de concrétiser les paroles du président de la République, de les traduire en actes concrets pour que le pays ne revive plus ces travers. Un pays comme le Congo ne doit pas importer autant de denrées alimentaires. Nous avons un groupe d’agences qui travaillent dans le secteur social, la santé et l’éducation tels que: l’UNESCO, l’OMS, le FNUAP, le PAM. Il y a, aussi des agences comme le PNUD qui émargent dans ce qu’on appelle la bonne gouvernance, qui accompagnent certaines stratégies dans le domaine de l’environnement, comment intégrer les Objectifs de développement durable (ODD) dans les plans nationaux de développement. Un autre axe de notre présence au Congo, c’est d’aider le pays à résoudre le problème du Pool. On a commencé par apporter un appui humanitaire. Nous avons reçu une demande du Gouvernement pour l’accompagner dans le désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Il y a même une mission des Nations Unies qui est actuellement au Congo. Nous nous réjouissons du fait que les Congolais ont, à partir du 23 décembre  dernier, décidé de faire la paix. Nous croyons que la paix dans le Pool va aider le pays. La coupure de rails pose problème, ça tue même le rôle du Congo comme pays de transit. Le système des Nations Unies ne peut qu’être content d’être sollicité pour accompagner le pays.
J’ai parlé, je dirais, de la famille système des Nations Unies classique, il y a aussi le FMI et la Banque mondiale. Le FMI travaille surtout avec la Banque mondiale, il fait le cadrage, cherche à savoir de combien le pays a besoin, puis la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD) et parfois même les bilatéraux regardent l’enveloppe financière qui, pour moi, est  comme le pont pour franchir un cap et permettre au pays de résoudre son problème de trésorerie, de budget, de balance de paiement, du service de la dette et se relancer. Le Congo est dans ce type de négociations avec le FMI.

*Vous avez parlé de beaucoup de choses. J’ai entendu gouvernance. C’est un mot assez poli pour dire des choses impolies: des insuffisances dans les mesures démocratiques, les libertés, la manière de gérer l’économie. Dans quelle mesure est-ce que le système des Nations-Unies est-il «interpellable» sur les échecs des Etats qu’il accompagne?
**Le système des Nations-Unies est une organisation normative. Il y a une phrase dans la Charte des Nations-Unies qui, chaque fois que je la lis, me donne du plaisir. Elle est ainsi libellée: «En liberté élargie». Ça veut dire culture, économique, politique, paix, stabilité, etc. Fondamentalement, dans le préambule de la Charte, il est résumé ce que l’organisation doit faire pour que les citoyens du monde puissent vivre dans une liberté élargie. La présence du système des Nations Unies en République du Congo et dans d’autres pays n’est pas une aberration. Ce sont les pays qui demandent qu’on soit là, pour les accompagner dans ce qu’ils font, afin d’atteindre cette liberté élargie. Le bureau des droits de l’homme des Nations-Unies, par exemple, accompagne seulement les pays à respecter certaines normes. Le problème est que les pays vont à des vitesses variées pour plusieurs raisons: l’histoire du Congo n’est pas celle du Ghana, par exemple. Dans notre travail, nous sommes amenés à comprendre ces aspects contextuels et voir comment nous pourrions accompagner le Congo. C’est ce que nous faisons. Ce que les gens appellent des échecs ne sont pas vraiment des échecs. C’est juste de vitesses variées. Il faut reconnaitre qu’il y a des problèmes des droits de l’homme qu’il faut améliorer au Congo et des droits économiques. Le Congo reconnait que dans son processus de démocratie, il faut qu’il avance dans certains domaines. Donc, ce sont des vitesses variées. Chaque pays le fait en tenant compte de son histoire et de son contexte. Je crois que nous sommes amenés à les accompagner dans ce sens. Ça prend du temps dans certains pays, mais c’est aussi ça la beauté d’avoir une organisation qui compte 192 pays. Je dois avouer que pour moi, la volonté est là ; on la sent au Congo dans les discours des autorités et dans certaines actions.

*Monsieur le Coordonnateur-Résident, y a-t-il un moment de la semaine où vous vous sentez heureux ?
**Ceux qui me connaissent, les collègues avec qui je travaille, le savent. Il y a des choses que je dis souvent: la première, c’est que je suis comme un prêtre. Je suis là pour sauver les vies. Je ne sauve pas des vies pour le paradis, non, mais des vies sur la terre. Je dois travailler pour nourrir les peuples. Nous pouvons vivre dans une liberté élargie sur la terre. C’est un travail qu’on ne peut pas faire si on n’est pas optimiste. Il faut croire que l’être humain, fondamentalement, est une bonne personne. Je pense que tous les pays s’efforcent à faire ce qui est bien. Parfois sur ma route, il y a des goulots d’étranglement. Mais, c’est cet optimisme-là qui permet de voir au-delà des petits problèmes à court terme. Le système des Nations Unies est une organisation qui tire les pays vers le haut. Pour le faire, il faut être optimiste. L’optimisme ne suffit pas, il faut aussi connaitre l’histoire des pays dans lesquels nous travaillons. Fondamentalement, il n’y a personne qui peut travailler aux Nations Unies s’il n’est pas optimiste. J’ai fait plus de 15 ans de ma carrière dans les pays en guerre: Liberia, Angola, Sierra Leone. Si on ne croyait pas que ces pays devraient sortir de cette situation pour se tirer vers le haut et que le développement devrait s’installer, il serait difficile d’y travailler.

*En votre expérience longue et riche, quel est l’acte posé qui vous a le plus marqué?
**Il y a beaucoup de choses. L’une d’elles qui marque quand on est dans notre métier, c’est de voir l’être humain souffrir. Ça fait mal. C’est ça qui me donne le courage de travailler. Je crois que notre métier ou les activités que nous menons a toujours une valeur parce que nous aurons toujours des pauvres parmi nous. C’est pourquoi nous avons les Objectifs de développement durable (ODD). On a toujours des malades parmi nous, la dégradation de l’environnement, etc. Je crois que ce sont ces souffrances-là qui font que tous les fonctionnaires des Nations Unies se lèvent chaque jour avec un peu plus de courage pour chercher à changer certaines choses.
*C’est curieux de vous voir traverser autant de misères, puis de ne pas être blasé !.
**Vous savez, les métiers sélectionnent ceux qui y travaillent. Si on a peur de la chaleur, on ne pourra pas être forgeron. Les Nations-Unies ont leurs valeurs dans les pays. Avant-hier, le coordonnateur résident du PNUD au Yémen a démissionné, c’est un collègue. Je sais pourquoi. Donc, on n’est pas blasé devant les souffrances.

Propos recueillis par
Albert S.
MIANZOUKOUTA & Cyr Armel
YABBAT-NGO

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