Interview exclusive de Rémy Ayayos Ikounga : «Je remercie Dieu pour avoir béni mon parcours sportif»

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On peut avancer que le colonel Rémy Ayayos, mythique président de l’AC Léopards, est le plus grand mécène sportif de la décennie. Mais il a décidé, contre toute attente, de quitter la scène en pleine gloire, laissant des regrets à Dolisie, sa ville natale. Dans l’interview qu’il nous a accordée vendredi 8 décembre, fête de l’Immaculée conception, cet homme profondément croyant fait son bilan et exprime ses plus grandes joies et ses peines. Et s’il est satisfait de son parcours, il affirme, presqu’à genoux, yeux et mains levés vers le ciel que le Très-Haut y est pour beaucoup. Exclusivité

 

*Après avoir annoncé votre retraite sportive, quels échos vous parviennent de Dolisie, le fief de l’AC Léopards, et quel commentaire vous inspirent-ils?
**Une telle annonce ne pouvait que susciter de nombreuses réactions, partant de l’étonnement jusqu’à la désolation. Je comprends la tristesse des gens, mais je sais aussi que cette réaction a été teintée de compréhension et de gratitude vis-à-vis des efforts que j’ai fournis et du bonheur que j’ai pu procurer aux Dolisiens. Moi-même, je n’ai pas pris une telle décision de gaieté de cœur. Mais le temps était venu de faire une halte, de réfléchir sur tout ce parcours que j’ai eu et sur les instants présents, en écoutant aussi les voix de mes proches, particulièrement de la famille qui depuis deux ans m’interpellait sur les sacrifices trop énormes que je consentais pour l’équipe, en tout cas pour le sport. Mais je reste Dolisien, un membre de la famille Léopards. Mon soutien sera toujours sans faille, et nous devons rester unis sans penser que ce retrait soit un abandon.

*Le foot congolais a encore besoin de mécènes comme vous. Etait-il vraiment temps de passer le témoin?
**Oui! Je pense que plus tard les gens me comprendront mieux. On trouvera avec le temps la justesse de ma décision. Il ne s’agit jamais de partir trop tôt; il est plus bête encore de partir trop tard. Et je pense que, après 9 saisons pleines, j’avais fait le tour de la question. J’ai obtenu tout ce que je pouvais gagner dans le football. Le seul trophée que je n’ai pas eu et que j’avais visé à gagner dans un laps de cinq ans après avoir remporté la Coupe de la CAF (en 2012, Ndlr), c’est la Ligue des champions que je ne pourrais plus gagner. Mais tout ce que je faisais devenait comme répétitif, routinier. Sans minimiser mes adversaires, quand je gagne la Coupe du Congo ou le championnat national, ça ne me procurait plus un énorme plaisir. Mon objectif était l’Afrique et comme mes adversaires se sont dotés d’armes plus fortes que moi, surtout les Maghrébins ou les clubs de l’Afrique australe, je me suis senti un peu comme dépassé par les autres et me suis dit qu’il était temps de passer le témoin à un successeur.

*Malgré vos explications, des gens sont convaincus que  vous n’avez pas tout dit. Dans la vie d’une équipe, il y a parfois des incompréhensions. Peut-être aviez-vous été frustré par des attaques, des faits ou des mauvais comportements dans ce monde ingrat et cela vous aurait poussé à jeter l’éponge?
**Je vous rassure tout de suite que j’ai été un dirigeant comblé par les rapports que j’ai eus avec ceux qui m’ont accompagné dans cette aventure. Pendant 9 ans, l’atmosphère a été bonne au sein du club, aussi bien avec les joueurs, les techniciens que tous les dirigeants que je choisissais d’ailleurs moi-même. Avec les supporters c’était une idylle qui continue jusqu’aujourd’hui. J’ai été un chef respecté et incontesté. Donc, je n’ai pas été frustré par une attitude d’un quelconque dirigeant, sinon d’ailleurs je l’aurais tout suite écarté moi-même, parce que j’étais un vrai timonier qui tenait la barre lui-même avec détermination et sans contestation.

*On dit souvent qu’il n’y a pas de fumée sans feu!
** … ?

*Vous ne comprenez pas ce à quoi nous faisons allusion?
**Pas du tout.

*Président, certains ironisent qu’un commandant quitte le navire le dernier. Peut-on dire que vous n’êtes pas ce courageux capitaine de navire?
**Non, ne voyez pas la chose sous cet angle. Le bateau ne chavirait pas. Je quitte un bateau qui est en tête de peloton, qui est champion du Congo, qui est vainqueur de la Coupe nationale, qui possède le plus grand nombre de joueurs dans ses effectifs au Congo. Au contraire, je laisse une équipe en bonne  santé, et qui peut encore gagner cette saison ; cela ne fait aucun doute. Et, en partant, j’ai pu réunir par mes soutiens et par mes efforts la somme de 50 millions que j’ai confiée à la direction provisoire actuelle pour commencer les entraînements et préparer la Coupe d’Afrique. On ne pouvait pas faire mieux.

*Et pour les mauvaises langues, vous auriez pressenti le déclin de l’équipe, alors vous vous êtes dit autant partir sur une bonne note.
**Mais je vous répète: le déclin ne peut pas se concevoir, puisque qu’avec tous les arguments que je viens de vous présenter on ne peut pas envisager un quelconque déclin. L’équipe, au contraire, est arrivée à un niveau tellement élevé que je pouvais me retirer aisément. Mais, seulement, j’avoue une chose: la passion n’y était plus, parce que j’ai tout gagné. Le moteur de ma réussite, c’était cette envie, cette détermination, cet engagement à vouloir gagner coûte que coûte. Mais quand après une victoire vous ne ressentez plus de plaisir, vous n’avez plus la même passion; il y a un ressort qui est cassé. Il faut écouter ces signes-là; je suis un homme de mystère, je sais lire les signes. Il ne faut jamais penser qu’on est irremplaçable sur terre. C’est vrai que ceux qui viendront auront du mal à accomplir ce que j’ai pu faire, parce que nous n’avons pas tous les mêmes qualités ni les mêmes moyens, mais je ne sous-estime pas ceux qui vont me succéder. Ils peuvent aussi apporter à leur manière leur pierre à l’édifice, et de façon plus efficace ou même de façon différente.

*Vous êtes devenu en quelque temps une icône du foot congolais. Existe-t-il un parcours type du dirigeant sportif?
**Parcours type? Je ne pense pas, mais je dis seulement qu’il faut d’abord accepter le rôle de dirigeant sportif comme un sacerdoce. Et En 9 saisons, j’ai tout donné au football. Ceux qui ont vécu avec moi ces 9 saisons savent que j’ai été un dirigeant passionné, engagé et prêt à tout pour gagner et à donner du plaisir à son public. Je pense être le dirigeant congolais qui a eu le bonheur, à la tête d’un club, de jouer le plus de matches de Coupe d’Afrique et d’avoir les résultats que j’ai eus. Je suis celui aussi dont le bilan, je pense, traversera les époques, parce que je ne pense pas que ce sera facile à d’autres de l’atteindre même si j’encourage vivement les plus jeunes à reprendre le flambeau parce que l’une des plaies de notre football, c’est la déviation des managers. Vous voyez que de grands clubs comme l’Etoile du Congo n’ont même plus de président ou de dirigeants. Parce que les gens n’ont plus le sens du sacrifice. Tous les Congolais qui ont plus ou moins les  moyens préfèrent acheter des maisons ou des belles voitures. Il n’y en a plus qui peuvent se sacrifier pour la jeunesse, au point que j’étais obligé, l’année dernière, de sponsoriser trois clubs: AC Léopards, Jeunes Fauves, JSP…

*Comment se passaient vos journées?
**C’est là que je vous dis que cela m’a beaucoup usé. Même au niveau familial ce n’est pas très facile. C’est une passion mais qui dévore, sans compter que sur le plan professionnel, j’ai des responsabilités que je dois assumer, et qu’en plus résidant à Brazzaville il fallait suivre l’équipe à Dolisie. Ce sont 9 années exaltantes, passionnantes, mais c’étaient aussi des années difficiles, parce qu’il n’y a pas que de bons souvenirs. Parmi les souvenirs noirs, l’accident de Bebhey-Ndey pour qui je continue à me battre personnellement sans l’aide de qui que ce soit. Un des plaisirs, c’est qu’avec mes joueurs, nous avions formé une famille. Tous ceux qui ont joué dans l’ACL ont été mes enfants que j’ai gratifiés d’une chose importante: plus que les avantages matériels dont ils ont bénéficié, j’en ai fait des Hommes, même les plus jeunes. Je leur ai inculqué une maturité d’homme. J’ai été un dirigeant responsable et je prie Dieu que d’autres Congolais continuent à soutenir notre football en permanence.

*Comment expliquez-vous l’ascension glorieuse de l’AC L en si peu de temps, alors qu’il était presque dans les oubliettes?
**L’ACL n’était même plus la meilleure équipe de Dolisie.  L’honorable Moussodia peut vous expliquer mieux que moi, puisqu’il était déjà à la fédération, par  quelle formule de passe-passe nous avons obtenu que Léopards joue au moins en Ligue 1 pour que je prenne l’équipe et la conduise au firmament de l’Afrique. C’est le moment de remercier Pierre Michel Nguimbi que j’avais trouvé à l’AC Léopards et qui a permis que je prenne sa relève; le président Bouka qui n’a cessé de m’accompagner quelles que soient les épreuves, etc. Je remercie tous les dirigeants et tous les supporters pour m’avoir accompagné fidèlement.

*Quels atouts offrait l’équipe quand vous l’aviez prise?
**L’atout de l’ACL, c’était d’être l’équipe de Dolisie. Et comme j’aimais Dolisie parce que j’y suis né et y ai fait les études primaires, j’étais donc  attaché à l’ACL. Et sachant que l’AC Léopards était, est et sera toujours le symbole du Niari profond, cela était l’argument essentiel de mon engagement dans l’AC Léopards.

*On affirme que vous aviez un projet pour le foot à Dolisie.
** Oui, nous avions un grand projet, mais l’homme propose Dieu dispose. Nous avions acquis à l’époque un terrain que je vais laisser dans le patrimoine du club, un autre grand terrain au centre de la ville, pas loin du stade, que je confie à la direction actuelle du club. Il y a quelques années aussi, nous avions acheté des hectares de terrain pour essayer de bâtir un complexe sportif, mais il s’est trouvé que l’Etat l’a réquisitionné pour des raisons économiques tout à fait justifiées, et c’est là qu’on a construit la cimenterie de Dolisie.

*L’ACL est devenu un patrimoine de cette ville. Quel a été son impact sur l’économie locale?
**Vous auriez mieux fait d’aller interroger les Dolisiens ou  les opérateurs économiques de la ville. Pendant les 9 années de ma présidence, Dolisie a connu un embellissement économique grâce à l’ACL. La masse salariale des joueurs était injectée dans le circuit économique de la ville; lors des matches les secteurs du transport, de la restauration et de l’hôtellerie ont connu une embellie. Et même, Dolisie est devenue une ville connue dans toute l’Afrique. N’oubliez pas que la ville de Dolisie n’était même pas connue de tous les Congolais, certains ne pouvaient pas vous la situer sur une carte. Mais aujourd’hui, un Egyptien d’Alexandrie sait où se trouve Dolisie, tout comme un Ethiopien, un Nigérian, etc. Toute l’Afrique connaît notre ville. Evidemment, ça correspondait aussi à une période florissante de l’économie nationale.

*Vous avez une capacité d’attirer les meilleurs joueurs du pays, et on dit que c’est grâce à votre pouvoir financier.
**C’est vrai que pour réussir j’étais obligé de réunir les meilleurs. Je suis allé les chercher partout où ils sont. Chez mes adversaires, au niveau national comme international. Evidemment, tout cela a un coût. Ce serait mentir que de dire  que cela peut se faire avec mes beaux yeux. Non, pas du tout! Je l’ai fait en réunissant énormément de moyens pour arriver à cet objectif. Mais en plus, un deuxième atout, dans le milieu sportif : je jouissais d’une bonne réputation de dirigeant compréhensif, engagé et de père de famille qui savait épauler ses joueurs même dans les périodes de doute. Mais, j’ai aussi la prétention de dire qu’en plus d’être président de club, techniquement je connais le football. Tous mes entraîneurs, j’ai connu un Camerounais, un Franco-belge, un Franco-Sénégalais, des Congolais, tous vous diront que je leur étais techniquement utile, car je sens et je vis le football même techniquement.
*Quel était le budget annuel de l’équipe?      
**Par humilité et par respect pour les Congolais, je ne répondrais pas à cette question.

*On vous a reproché d’avoir déséquilibré le championnat en piochant à tour de bras les meilleurs joueurs de vos adversaires les plus encombrants.
**C’est la loi du football. Je vous ai dit que je devais prendre les meilleurs, là où ils étaient. Mais, ceux qui ne m’étaient plus utiles, je les cédais à d’autres clubs sans contrepartie financière, alors que moi je payais aux joueurs et à leurs équipes d’origine des sommes assez importantes. Mais, je remercie aussi mes adversaires, surtout sur le plan national, car ils m’ont permis de progresser. Il n’y aurait pas eu George Foreman, Cassius Clay n’aurait peut-être pas eu son auréole. Il faut avoir un adversaire pour s’élever. Vous connaissez cette histoire de Poulidor et de Jacques Anquetil! Il faut être en concurrence avec quelqu’un pour se remettre en cause et se donner à fond. En cela, le ministre des sports actuel, Hugues Ngouélondélé aux Diables-Noirs, et surtout mon adversaire de tous les instants, le général Ndengué, qui sont des dirigeants émérites, ont été des adversaires coriaces mais qui m’ont permis d’aller le plus loin possible.

*Effectivement il y a eu une rivalité historique entre l’AC Léopards et Diables-Noirs.
**Oui, c’est ce genre de rivalités qui font progresser un championnat. Donc, sans la rivalité avec Diables-Noirs, Etoile ou CARA, je n’aurais pas fait ce même parcours. N’oubliez pas que même au temps de ma splendeur, il arrivait que je trébuche face à Diables-Noirs. Et cela me permettait d’interpeller tout mon staff, mes joueurs et même ma propre conscience pour une remise en cause, ce qui nous donnait le devoir de redoubler d’effort.

*Que retenez-vous essentiellement de vos années à la tête de l’AC Léopards?
**La volonté est source de réussite. Et je veux aussi dire que la complicité avec les supporters, les joueurs, le staff technique, ce ciment nous a permis de faire un bloc permettant de livrer et gagner de grandes batailles. Il est important pour moi, en cet instant, de souhaiter bon vent à tous les dirigeants sportifs, tous les présidents des clubs. Je sais combien c’est difficile pour eux, combien leurs sacrifices sont parfois reniés, méconnus, mais je les invite à continuer à donner ce qu’ils peuvent donner à notre football.

*Que regrettez-vous de n’avoir pas fait?
**En terme sportif, je regrette de n’avoir pas gagné la Ligue des champions. Mais ce rêve n’est pas déclassé; il restera toujours à l’ordre du jour, parce que même si je ne suis plus président actif de l’ACL, je demeure membre de cette famille de l’équipe et contributeur du club. Et je peux toujours, si Dieu me le permet, apporter en terme matériel au club.     

*Vous avez souvent dit que Dieu est au centre de votre action. Quelle est sa place réelle dans votre vie?
**C’est ce moment de notre conversation que j’attendais le plus. C’est que je voudrais, genoux à terre et les yeux tournés vers les cieux, remercier infiniment le Très Haut pour avoir béni mon parcours sportif. Tout ce que j’ai fait, c’est grâce à Dieu et avec l’aide de Dieu. Ceux qui m’ont côtoyé au jour le jour pendant ces moments importants, savent que je me référais de façon assidue à Dieu. Cela me conférait une assurance telle que je ne doutais de rien. C’est aussi le moment de dire aux dirigeants sportifs, qu’ils ne se laissent pas embobiner par quelques charlatans qui viennent leur faire croire que moyennant quelques billets  ils peuvent, par quelque fétiche comme on dit chez nous, arriver à des résultats exceptionnels. Que tout soit remis dans les mains de Dieu, vous verrez le résultat.

*Peut-être le mot de fin?
**Tout en vous remerciant d’avoir pensé utile de venir m’interroger, je dis aux populations de Dolisie que je suis toujours membre de la famille Léopards et que Léopards vivra et ne mourra pas.

Propos recueillis par Guy-Saturnin MAHOUNGOU    


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