Crise économique et financière du Congo

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Alors que le débat sur la crise économique et financière, tout comme la récente mission du FMI et la sortie des pays africains de la zone franc animent encore les débats dans l’opinion à Brazzaville et au Congo, le Dr Kitsoro Firmin C. Kinzounza, économiste et consultant international en management, estime dans l’interview ci-après que tout faire reposer sur la chute du prix du baril de pétrole pour expliquer la crise est un prétexte commode.

 

*De nombreux économistes dénoncent le caractère néocolonial du F. CFA; pouvez-vous nous dire en quoi cette monnaie n’est pas du tout dans l’intérêt des pays africains qui l’utilisent depuis les indépendances?
** Je crois que la question du Franc CFA a été traitée, permettez-moi l’expression, d’une manière émotionnelle. Il faut repartir aux fondamentaux de l’économie. Une économie, lorsqu’elle réduit ses importations, cela signifie qu’elle a mis en place un dispositif lui permettant de produire l’essentiel de ce qu’elle consomme sur place et par la suite d’exporter l’excédent de sa production. Si sa production couvre l’essentiel des besoins du marché local, la conséquence est que les importations seront réduites. Ce qui entraînera un gain de devises puisqu’on ne va plus acheter à l’étranger et en même temps aussi, la réduction du chômage à l’intérieur du pays puisque chaque fois qu’on importe on donne du travail à des gens qui produisent ce que nous allons importer et ces gens se trouvent à l’étranger. Or, en produisant sur place l’essentiel de ce nous consommons, nous créons l’emploi sur place mais aussi le chômage auprès des pays exportateurs des biens et services. S’il y a un excédent, celui-ci est exporté. L’excédent étant exporté, cela signifie que nous allons gagner des devises. Si nous combinons l’économie des devises en réduisant les importations et les gains de devises en exportant l’excédent de notre production, cela va donner de la valeur à notre monnaie. Mais il y a une condition supplémentaire qui s’ajoute: la bonne gouvernance financière. S’il y a mauvaise gouvernance, les résultats obtenus n’auront servi à rien. C’est pourquoi, vous avez des pays comme la Guinée-Conakry, j’y étais en 2014, où le dollar s’échangeait à l’époque contre environ 3 ou 4000 F. guinéens. J’y suis reparti en février 2017 pour constater que le dollar s’échangeait contre 9.500 F. guinéens. Si l’on prend notre voisin, la R.D.Congo à l’époque du premier ministre Matata Ponyo, le taux de change entre le dollar et le Franc congolais variait entre 700 et 950 F. congolais. Dès que le premier ministre Matata Ponyo a démissionné, ceux qui lui ont succédé ont créé des conditions qui font qu’aujourd’hui le taux de change est de 1700 F. congolais pour un dollar.
J’ai effectué plusieurs voyages au Rwanda de 2014 à 2016. Je vous dis honnêtement que j’étais agréablement surpris de constater que le taux de change variait entre 720 et 820 de 2014 à 2016 alors que pour les autres pays, je viens de montrer que c’est du simple au double, pour ne pas dire au triple. Ainsi, il y a deux grandes conditions à remplir: la première est économique, c’est-à-dire qu’il faudrait produire sur place l’essentiel de ce que l’on consomme et pour n’exporter que l’excédent. La deuxième relève de la gouvernance financière. Dans celle-ci, nous avons en premier la sécurisation des recettes fiscales et en second le fait que  le ministre des finances doit être la seule personne habilitée à engager l’Etat à l’étranger.

* Les anti-CFA, comme solution, proposent une monnaie commune à tous les pays africains utilisant actuellement le CFA, ce qui conduirait à la fusion de la BCEAO et de la BEAC , votre avis ?
** Ecoutez, si vous avez dix malades et que vous les mettez ensemble, vous aurez un grand malade. Cela veut dire : pour que tous ces pays se mettent ensemble, il faut que chacun d’eux soit capable de produire sur place l’essentiel de ce qu’il consomme et qu’il soit capable également d’exporter. Ce qui revient à dire que si vous ne produisez pas sur place l’essentiel de ce que vous consommez, vous êtes un grand malade et si l’on vous met avec les autres malades, on obtiendra un grand malade appelé CEMAC. Concrètement, il faudrait mettre en place des critères de convergence. Qu’on dise, par exemple, critère n°1: chaque pays doit être capable de produire sur place l’essentiel de ce qu’il consomme. Critère n° 2: chaque pays doit être capable d’exporter une bonne partie de sa production mais dans ces exportations qu’il y ait au moins 30% de produits manufacturés au cours des cinq premières années et que par la suite le nombre des produits manufacturés passe à 50%. Ce sont ces conditions qu’on doit mettre en place. Quand on observe les pays émergents, on constate par exemple que dans leurs exportations on retrouve plus les technologies industrielles comme les composants et produits électroniques. Par conséquent, finis les temps où l’on exportait de la banane, des ananas, du Cacao, etc. Il est vrai qu’on peut en exporter, mais il ne faudrait plus que cela dépasse 30% du total des exportations. C’est pourquoi, il faut féliciter le Gabon qui exige que 70% du bois soit transformé sur place.
Le dernier critère étant la gouvernance financière, il faudrait que dans chacun de ces pays on mette en place des mécanismes de lutte contre la corruption  et les infractions assimilées et qu’on s’assure que les directions générales  des impôts et des douanes participent à la sécurisation des recettes fiscales et douanières.
*Est-ce dire qu’une monnaie africaine est une solution irréaliste pour le moment?

** Non et non ! Il ne faut pas utiliser le mot irréaliste. Il faut dire simplement : identifier les conditions à réunir. Voyez par exemple l’équation H2O+1/2 O2=H2O, dans les conditions normales de température et de pression. Si ces conditions normales de température et de pression n’existent pas vous n’aurez pas H2O mais un autre corps; de la même manière si on appelle H2O une monnaie stable, alors il faut que l’on soit à même de dire qu’est- ce que H2,  et 1/2 O2. H2: c’est la bonne gouvernance financière. Et 1/2 O2, le critère économique à respecter (produire sur place l’essentiel de ce qui est consommé et exporter donc l’excédent de la production). Maintenant, par conditions de température et de pression, il faut un leadership politique transformationnel et un nouveau logiciel mental collectif. Les deux doivent être orientés vers la satisfaction non pas des intérêts particuliers (ou des intérêts étrangers) mais vers la défense de l’intérêt général. Thomas Sankara disait de son vivant: «Ils m’en veulent parce que je les empêche de manger». Par analogie, nous attendons de ce leadership politique transformationnel des actes concrets (et non des slogans) qui montrent qu’il est contre la gabegie, la corruption, les anti-modèles, etc… Comme le déclarait le premier ministre lors de sa dernière conférence de presse, «tous ces organes de lutte contre la corruption, combien de gens ont-ils envoyé en prison?»

* Laissons de côté le F.CFA et parlons de la crise au Congo. Le discours officiel articule cette crise autour du prix du baril de pétrole. Votre analyse ?
** Je crois que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Prenez le niveau d’endettement des autres pays de la CEMAC, nous avons environ 1500 milliards pour la Guinée Equatorial; 850 milliards pour le Gabon; 360 milliards pour le Cameroun et 28 milliards pour la R. Centrafricaine, et la république du Congo 5400 milliards. Les chiffres sont très parlants ! Que s’est-il passé? Il s’est passé que dans les autres pays de la CEMAC, le ministre des Finances est la seule personne habilitée à engager l’Etat à l’étranger, donc à endetter l’Etat. Mais, il se trouve chez nous que nous avons trois organes qui endettent l’Etat à l’international, en l’occurrence le ministre des Finances comme cela se fait normalement et de l’autre côté la SNPC et le ministère de l’Aménagement du territoire et des grands travaux. Ce qui fait que nous arrivons à un taux d’endettement de 117% du PIB alors qu’au Gabon le même taux était de 61% du PIB en juin 2017. On se rend bien compte qu’il y a un problème de gouvernance financière indépendamment de la chute du prix du baril de pétrole. Qu’on arrête donc d’accuser le pauvre prix du baril en chute libre d’être à l’origine de la crise économique et financière actuelle.

*Mais Dr Kitsoro, les Congolais ne comprennent toujours pas que leur pays qui a multiplié des prêts aux autres pays africains, il y a peu, soit le plus endetté de la CEMAC?
** Les faits sont là et parlent d’eux-mêmes, en ce sens qu’il est établi, aujourd’hui, que la crise profonde dans laquelle nous nous trouvons n’est pas due simplement à la chute du prix du baril de pétrole mais plutôt, à 80 %, à la mauvais gouvernance financière et la mission du FMI a eu le mérite d’établir pleinement ce fait. Comment expliquer que ces prêts aient eu lieu (100 milliards pour la Côte-d’Ivoire, 50 milliards pour la Guinée Conakry, 25 milliards pour la RCA, etc.) sans l’autorisation préalable du Parlement? Selon nos informations, seule la Côte d’Ivoire a établi un échéancier de remboursement. La Guinée Conakry aurait opposé au Congo une note de la Banque mondiale demandant aux pays ravagés par le virus Ebola d’annuler leurs créances. Pour conclure, nous avons là une manifestation de générosité d’un Etat envers d’autres, sans implication du Parlement et de la Cour des comptes et de  discipline budgétaire.

* Dans notre pays, des voix divergent autour du FMI. Certains y voient une bouée de sauvetage, d’autres  par contre une calamité avec ses programmes drastiques. Quelle est votre lecture en tant qu’expert?    
** Le FMI n’oblige pas les pays à aller vers lui; ce sont les pays qui sollicitent ses services. C’est comme la CPI. Lorsque l’on regarde bien la CPI, ce sont les présidents africains qui y envoient les citoyens de leurs pays. C’est Ouattara qui a envoyé Gbagbo à la CPI. Ce n’est donc pas le FMI qui nous oblige à recourir à ses services. Nous sommes libres. C’est un peu comme l’affaire du CFA, nous sommes libres de quitter la zone Franc, point n’est besoin de faire du bruit comme le disait le président Macron.
Dans le cas du Congo, c’est le FMI qui propose un plan pour rétablir les grands équilibres macroéconomiques; cela ne nous exonère pas de produire un plan de relance de l’économie. En même temps, je voudrais rappeler que lorsque les présidents africains s’étaient retrouvés à Yaoundé en 2016, ils avaient mis en place une commission d’experts qui devait élaborer le Programme de réformes économiques et financières de la CEMAC. Ce  programme comprenait environ 23 mesures. Il serait intéressant de demander au Congo, parmi ces mesures, lesquelles ont été réalisées à 100%; lesquelles sont en cours d’exécution et lesquelles n’ont jamais été exécutées. C’est là qu’on verra effectivement si nous avons la volonté de compter sur nos propres forces pour nous en sortir. Je pense que si on avait commencé à appliquer ces mesures on aurait évité le désastre. Le deuxième élément, qui est important aussi, c’est que nous sommes dans une phase de dépression et le Gouvernement aurait dû élaborer un plan de relance économique à côté de la mise en œuvre des mesures du Programme de réformes économiques et financières élaboré par les experts de la CEMAC. Si on ne fait ni l’un ni l’autre, il y a lieu de se demander s’il y a encore dans le bateau Congo un capitaine.

* Des Congolais soupçonnent derrière le communiqué politiquement et diplomatiquement correct du FMI à l’issue de sa mission du 25 septembre au 4 octobre dernier, de grosses divergences avec le Gouvernement. Pouvez-vous éclairer l’opinion nationale?
** Le discours du Chef de l’Etat du 14 août était trop rassurant. Sur le terrain, en septembre dernier, on s’est rendu compte que le Président avait rédigé son discours sur la base des faits qui ne collaient pas à la réalité parce que, quand l’épreuve du FMI est arrivée, ce qui a été découvert ne rassure pas du tout. Le communiqué émis par le FMI est un communiqué à caractère diplomatique parce que le FMI ne peut pas enfoncer un Gouvernement. Mais en lisant entre les lignes, on se rend compte qu’il y a encore du travail à faire, pour répondre aux normes  que le FMI a fixées pour qu’un pays puisse bénéficier des mesures d’ajustement budgétaire.
La délégation du FMI est repartie en déclarant qu’elle reviendra à la fin octobre. Je crois savoir que si on avait conclu pendant qu’elle était là, le Conseil d’administration du FMI aurait pu examiner ces mesures en fin octobre. Comme  cela n’a pas été, le prochain Conseil d’administration, c’est en février 2018 sauf s’il y a un Conseil d’administration extraordinaire. Voyez un peu la situation dans laquelle nous nous trouvons. Si c’est en février qu’on doit trouver la solution, tous les retraités de la CRF en seront à 15 mois sans pension; les étudiants à 15 mois sans bourse, les professeurs d’université à 9 mois sans salaire. Ce sera un véritable désastre. Nous allons tout droit vers des émeutes de la faim par la faute de quelques-uns qui considèrent le Congo comme leur bien.

* Que faire concrètement dans l’urgence?
** Depuis que cette crise a commencé, la première mesure qu’il fallait prendre de toute urgence c’était la sécurisation des recettes fiscales et douanières. Non seulement cela n’a pas été fait mais en plus les agents des Douanes et des Impôts ont enregistré des arriérés de 5 à 6 mois de leurs primes. Si ceux qui doivent nous apporter les recettes, les moyens de faire fonctionner l’Etat, vous les affamez, ils n’auront plus d’autre choix que de se tourner vers les contribuables pour les racketter. Je pense que c’est ce qui est en train d’être fait. De plus, j’étais surpris de constater que dans le comité technique devant négocier avec le FMI, il n’y avait ni le DG des Impôts, ni le DG des Douanes. Or c’est à ce niveau que se trouvent les recettes fiscales et douanières. Je me demande qu’est-ce qui a poussé le Gouvernement à faire un tel choix: mettre au comité politique le ministre des finances alors qu’il devrait être le président du Comité technique. Ecarter du Comité technique le DG des Douanes et le DG des Impôts, j’avoue que je suis perdu parce qu’à ce que je sache chaque fois qu’il y a des délégations pour négocier avec le FMI, il y a toujours le ministre des finances en tête et les DG des Impôts et des Douanes. Et le premier ministre devrait être le coordinateur des deux Comités. J’avoue que je suis complètement perdu et c’est vraiment le terme.

* Une prédiction…
** Aucune situation n’est jamais perdue. Il n’y a que des gens qui n’ont pas de solutions alors que celles-ci existent et il faut les trouver. Je répète la grande priorité, c’est sécuriser les recettes. Je veux dire qu’il faut redonner aux DG des Impôts et des Douanes leurs pleins pouvoirs sur la base des contrats de performance. Que le Gouvernement les appelle donc en leur demandant d’être capables d’apporter 100, 80,70 milliards par mois ou 200 milliards par trimestre et en mettant à leur disposition les moyens dont ils ont besoin pour les atteindre. Ainsi, ils se prononceront. N’oubliez pas que le DG des Impôts, les cinq dernières années, atteignait le résultat de 12 mois en 11 mois. La stratégie mise en place était que  le DG des Impôts qui nommait les responsables des structures d’assiette pour un trimestre en leur fixant des objectifs précis. Et, si ceux-ci n’étaient pas atteints ils étaient relevés et remplacés par d’autres. Malheureusement, cette façon de faire a été remplacée par une autre. Aujourd’hui, c’est le ministre des Finances qui nomme les responsables des structures d’assiette et ne leur fixe aucun objectif.
Nous sommes au Congo et ceux qui sont nommés par le ministre savent que leur chef c’est le ministre et non le DG des Impôts. Ainsi, on a cassé l’autorité et on récolte ce qu’on a semé. A côté de cela, nous avons les exonérations. Là-aussi il faut un contrôle rigoureux de ce système. Mais, si le DG des Impôts a les pleins pouvoirs, il saura ce qu’il faut faire. Par exemple, quand vous avez un redressement de 16 milliards et quand on vous propose 150 millions pour classer le dossier. Il y a véritablement un problème et si vous avez une entreprise qui pendant 30 ans bénéficie des ATE (Autorisations temporaires d’exportation), il y a un problème également et ce problème, c’est le déficit de patriotisme. Donc des contrats de performance et une bonne dose de patriotisme pour sécuriser les recettes fiscales. On peut ajouter à cela l’impôt foncier qui comprend un ensemble de sous taxes ou sous impôts. Pour cela, il faut une étude pour confirmer que l’impôt foncier à lui seul peut rapporter autant sinon plus que les recettes fiscales actuelles. En ce moment, nous pouvons souscrire à cette thèse pour la simple raison que les pays comme le Benin, le Sénégal et le Burkina Faso dépourvus des ressources minières arrivent à couvrir les charges de l’Etat avec l’impôt foncier. On l’appelle même un gisement fiscal.

Propos recueillis par
Viclaire MALONGA  

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