Le Cardinal Dieudonné Nzapalainga, Archevêque de Bangui, à Brazzaville : Une visite pour venir dire merci aux Congolais

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A l’invitation de la CEC (Conférence épiscopale du Congo), Son Eminence le Cardinal Dieudonné Nzapalainga, Archevêque de Bangui, en République Centrafricaine, effectue une visite canonique et pastorale à Brazzaville. Où il prend part notamment à la 46e Assemblée plénière de la Conférence épiscopale du Congo qui se tient du 9 au 15 octobre, au CIO (Centre interdiocésain des œuvres), sur le thème: «Regard sur l’oecuménisme, les Eglises de réveil et les nouveaux mouvements religieux au Congo-Brazzaville». Mardi 10 octobre, pendant la pause, le Haut-Prélat centrafricain s’est prêté à nos questions, dans une interview exclusive.

 

*Eminence, tout d’abord, qu’est-ce que cela vous fait de refouler le sol congolais ?
**C’est une grande joie, car je viens rencontrer un peuple frère, peuple de Dieu, qui croit aussi au même Dieu que moi. Je viens aussi rencontrer un peuple qui, dans les moments les plus difficiles, a accepté de se montrer solidaire de la République Centrafricaine. Je veux parler de la crise que nous avons vécue. Il y a des Congolais qui sont partis, il y a certains qui ont laissé leur vie, pour que l’unité revienne en République Centrafricaine. C’est ma manière à moi de venir dire merci, exprimer notre reconnaissance. Même si je viens aussi parce qu’il y a la joie de nous retrouver en tant qu’évêques, et célébrer, écouter la Parole de Dieu, prier. Parce que rien ne remplacera la prière, pour que la paix revienne dans nos cœurs, dans nos groupes, nos mouvements, dans le pays, pour ne pas dire dans le monde.  
*Eminence, vous avez parlé de crise en Centrafrique, vous savez certainement qu’il y a aussi une partie du Congo, précisément le Département du Pool, qui connaît quelques soubresauts. En tant qu’homme d’Eglise, s’il vous était demandé de prodiguer des conseils à l’ensemble des Congolais pour mettre un terme à cette crise, que leur diriez-vous ?
**Avant de commencer à prodiguer des conseils, j’aimerais bien m’imprégner de la situation. J’aurai l’opportunité de faire un déplacement à Kinkala, dès demain (Mercredi 11 octobre, Ndlr), pour entendre, et peut-être que j’aurai encore un éclairage, je pourrai donner une autre réponse.
*Vous avez été invité par la Conférence épiscopale du Congo, qui tient sa 46e Assemblée plénière sur le thème: «Regard sur l’oecuménisme, les Eglises de réveil et les nouveaux mouvements religieux au Congo-Brazzaville». Quel est l’intérêt, selon vous, du dialogue interreligieux pour l’Afrique ?
**Au moment où nous parlons, il y a beaucoup de situations de par le monde. Où on voit que la religion est manipulée, où on parle des intégristes, des djihadistes. Alors que, fondamentalement, dans le Coran, dans la Bible, il est interdit de tuer, eh ! bien, certains, pour des convenances ou pour d’autres raisons, utilisent la religion et c’est plus que jamais le moment venu pour que les responsables des religions se retrouvent pour rappeler l’origine de leurs religions. Où Dieu ne veut pas la mort de quelqu’un, veut la vie de quelqu’un, et nous pensons que c’est important. En République Centrafricaine, l’Imam, le Pasteur, nous, on est ensemble, on écrit parfois des lettres pour dire non, nous ne voulons pas, Dieu ne veut pas. Et celui qui tue au nom de Dieu, en utilisant la Bible, en utilisant le Coran, est en dehors, qu’il ne dise pas qu’il est encore fidèle musulman ou fidèle chrétien. Parce que le «tu ne tueras point !» fait partie de ce que nous avons comme maxime dans notre sang. Et je crois que plus que jamais, on a besoin de nous connaître. Parfois c’est l’ignorance qui pousse à considérer l’autre comme un étranger, parce qu’il est au loin, il est séparé, on peut le diaboliser, on peut l’exclure. Non! Au nom de ce Dieu, Amour, je dois prendre avec beaucoup d’humilité mon courage pour venir à la rencontre de l’autre. Il a quelque chose à me dire. Même si c’est négatif, je peux accueillir et aussi cheminer avec lui, peut-être que ma présence l’aidera à se transformer, peut-être sa présence m’aidera à me transformer. Plus nous resterons diamétralement opposés, nos problèmes resteront entiers. Mais plus nous allons nous rapprocher, pour avancer dans la même direction, nous pourrons avoir plus de chance, l’opportunité de chercher des solutions. N’oublions pas, ces grandes religions en Afrique, que ce soit l’Islam, que ce soient les Chrétiens, eh bien, ce sont des religions de livres, la parole. Donc, nous avons intérêt plutôt à revenir à nos origines, à nous retrouver, et dire : il est possible de travailler. N’oublions pas aussi, nous ne parlons pas que de religieux. Il y a des hommes qui sont autour de nous, mais, pour nous, nous faisons un acte de foi, en disant: Dieu a créé tous les hommes. Si on voit que l’être humain est menacé, on doit défendre cet être humain. Et c’est ce que Dieu attend de nous, que nous prenions l’engagement de défendre l’être humain, parce que Dieu a défendu l’être humain en son fils Jésus Christ.
•Votre programme prévoit une rencontre avec les formateurs et les grands séminaristes. Si ce n’est pas indiscret, peut-on savoir de quoi il sera question?
**Nous la savons tous que le séminaire, c’est comme une pépinière, lieu où on prépare, demain, des hommes qui vont être des collaborateurs des évêques, dans le champ du Seigneur. Donc, c’est important que je vienne les encourager, c’est important que je leur dise que le choix qu’ils ont fait est un choix d’amour, c’est un choix de bonheur pour beaucoup de gens; ils portent l’espoir. Et je peux en parler, en République Centrafricaine, quand il y a eu des moments les plus difficiles, beaucoup de gens sont venus vers les Eglises se réfugier. Il y en a qui ont passé un an, deux ans dans les Eglises. Au moment où je vous parle, il y a encore des gens qui sont réfugiés dans des cathédrales. Donc, il faudrait que les pasteurs se préparent à cela. Et quand vous accueillez les gens, ce ne sont pas que les catholiques, vous avez les musulmans, vous avez les protestants. Quand nous disons catholiques, en principe, veut dire universelle, et cette universalité, c’est la diversité. Donc tous ceux, même ceux qui ne partagent pas ma foi, y sont aussi catholiques. Parce qu’ils sont sur mon territoire, je dois prendre soin d’eux, je dois les accueillir. A l’époque, quand il y avait les événements, j’ai accueilli l’Imam, qui a passé six mois chez moi avec sa famille. Je suis catholique, je dois aller jusqu’au bout de ma proclamation de foi.
*Votre programme prévoit aussi une rencontre avec la communauté centrafricaine…
**Je rencontrerai la communauté centrafricaine pour dire que, dans l’histoire de la Bible, il y a eu ce qu’on appelle l’exil. Le peuple d’Israël était en exil, mais il gardait l’espoir, en disant: on repartira à Jérusalem. Je leur dis : il faudrait qu’ils gardent cet espoir-là, qu’ils repartiront, pour apporter leur contribution. Ils sont venus parce que la vie était menacée, ils étaient en insécurité. Maintenant, par exemple à Bangui, où il y a début de réconciliation, un début de paix, ceux qui veulent rentrer, il faut qu’ils se préparent à rentrer, pour apporter leur contribution ; ils ne pourront pas vivre éternellement à l’étranger. Le pays, c’est là où on est parti, et il faudrait revenir là pour apporter sa contribution, intellectuelle, sociale, à plusieurs niveaux. Pour la reconstruction de ce pays, nous avons besoin d’eux.
*Justement, puisque vous en parlez, Eminence, quelle est la situation sécuritaire aujourd’hui en République Centrafricaine?
**Si vous arrivez à Bangui, il y a un calme précaire. Vous pouvez circuler, les activités ont repris. Mais vous sortez de Bangui, pour aller en province, les zones en provinces sont occupées par des rebelles. Sur 16 préfectures, 14 sont occupées par les rebelles. C’est pour vous dire que les trois-quarts du pays sont occupés par les rebelles. Et ça constitue des préoccupations pour nous. Ces rebelles qui sont repartis dans les provinces avec armes et bagages, c’est eux qui prennent en otage la population civile, c’est eux qui s’imposent, et les gens ne peuvent pas aller aux champs, ils ne peuvent pas vaquer à leurs occupations. Donc, ils sont bloqués, certains vivent sous des bâches ou bien encore dans les églises et autres. Ce sont des préoccupations. Donc, à l’intérieur du pays, il y a beaucoup de zones de tension, il y a beaucoup d’attaques. Par contre, à Bangui, il y a un début de calme que nous pouvons observer actuellement.
*Toute violence, au nom de Dieu ne se justifie pas, a déclaré le Pape François. Quel message avez-vous à lancer à l’endroit de tous ceux qui tuent au nom de Dieu?
**Mon message est clair : Notre Dieu est un Dieu de vie, pas un Dieu de mort, ni un Dieu de violence. Et nous ne pouvons pas prendre le prétexte d’avoir subi un mal pour rendre le mal. Laissez la vengeance à Dieu, et il a une manière de nous aider, de nous éduquer. C’est souvent parce que nous répondons au niveau horizontal : tu m’as fait du mal, je te fais du mal, comme on le dit dans l’Ancien testament : œil pour œil, dent pour dent. Mais nous devons dépasser ce regard seulement horizontal, en disant : je ne suis pas que niveau humain, il y a Dieu, il y a un contact avec Lui. Mais qu’est-ce qu’il me dit à travers ma conscience? Il me dit : tu ne tueras point. Est-ce que je vais aussi écouter cette voie-là ? Si j’écoute cette voix-là, eh bien, ça va retenir ma main, ça va retenir ce fusil, ça va retenir aussi la division que je vais apporter. Au fond de nous, il y a un loup qui sommeille, qui veut nous pousser à aller dévorer l’agneau. Et nous devons domestiquer ce loup-là. Et c’est la parole de Dieu. L’Evangile, le Coran, tous ceux qui sont croyants doivent domestiquer, ça veut dire nous aider à mettre un frein, ça veut dire garde-fou aussi, pour ne pas aller trop loin. Sinon, on sera comme l’eau en furie qui dévaste tout sur son passage. Et nous ne voulons pas, au nom de Dieu, on ne doit pas tuer, au nom de Dieu, on doit protéger la vie, on doit encourager, promouvoir les relations humaines. C’est ce que je peux dire, et je soutiens en amont, on ne peut pas utiliser le nom de Dieu pour une violence que ce soit.  

Propos recueillis par
Véran Carrhol YANGA et  Gislain  Wilfrid BOUMBA

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