Interview de Belinda Ayessa : Le mémorial Pierre Savorgnan De Brazza, lieu de culture

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Au cœur de Brazzaville trône un monument qui , à son inauguration il y a 11 ans, a suscité polémiques et perplexités. Le Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza a été décrit de mille et une manières, mais aujourd’hui il se dresse comme un lieu d’attraction touristique et historique incontournable. A-t-il fini par être intégré dans le collectif des Congolais et d’alimenter les fantasmes et les suspicions ? Nous l’avons demandé à sa directrice générale, Belinda Ayessa, qui nous a répondus avec une appréciable spontanéité. 

 

*Madame la Directrice, merci de nous faire l’amitié de cet accueil et de la sympathie avec laquelle vous nous accueillez. Nous sommes ici au Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza qui existe depuis 2006, comment se porte le Mémorial, 11 après son inauguration?

**C’est moi qui vous remercie de la belle opportunité que vous me donnez de pouvoir m’exprimer et parler du Mémorial, de sa santé. En effet, le Mémorial a aujourd’hui onze ans, et vous pouvez imaginez qu’il a fait du chemin. Un chemin qui a été jonché de ronces, de toutes les difficultés qu’on peut imaginer. Mais on a connu aussi de beaux moments! Vous savez que la plus belle fleur est celle qui croît dans la difficulté. Donc, nous avons fait notre bonhomme de chemin, conscients qu’il nous reste énormément à faire. Bien que le chemin le plus long commence toujours par le premier pas, il reste beaucoup de réalisations à porter à terme! Lorsque nous avons la chance de visiter d’autres musées à l’extérieur du pays, comme dans mon cas, je me dis qu’au Congo, dans ce que nous faisons, on a l’impression d’avoir fait plusieurs kilomètres. On se dit : oh la la ! Je n’ai peut-être pas encore fait cinq kilomètres! Et c’est là où on réalise non seulement la grande mission qu’on a, mais aussi le grand travail qui nous reste à faire. Mais je reste toujours persuadée qu’il faut non seulement commencer quelque part, mais qu’il faut aussi bien intérioriser qu’il est indispensable de faire toujours tout en ayant à l’esprit que d’autres viendront pour assurer la continuité. Et lorsqu’ils viendront pour prendre le relais, il faut leur laisser quelque chose de solide, quelque chose qui leur permettra, justement, d’assurer, de mener à bien ce beau projet pour l’avenir du Congo, l’avenir de nos enfants. En tout cas, apporter sa contribution à la culture de notre pays, puisque c’est un site culturel, un site de mémoire, un site historique. Nous nous inscrivons dans cet élan pour apporter notre contribution à ce pan important du patrimoine de notre pays, de l’âme de notre pays. Parce qu’un pays sans âme n’est voué à rien, si l’on ne prend pas la culture, si l’on ne met pas au premier rang la culture, si l’on ne considère pas que sans la mémoire d’un pays, on n’est rien. Sans regard en arrière dans le passé, pas sûr d’envisager un futur sûr.

** Vous êtes la Directrice du Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza. La capitale du Congo porte le nom de Brazzaville, nous avons un lycée qui porte le nom de Savorgnan De Brazza et aujourd’hui ce mémorial: qu’est-ce qui fait qu’il puisse susciter tant de reconnaissance ?
* (Rire)Je pense que c’est souvent celui qui est à la tête d’un groupement que l’on reconnaît. Pierre Savorgnan De Brazza, c’était le chef. Savorgnan De Brazza avait plusieurs compagnons et il y a certains sites dans notre pays qui portent le nom de ses compagnons : Dolisie, Deschavanne, le médécin Noël Ballay, etc. Mais la plus grande part, j’en conviens, revient à Savorgnan De Brazza. A l’époque, lorsqu’on a donné le nom du lycée Savorgnan De Brazza, je n’étais pas encore née. Pourquoi les autorités ont pensé qu’il était intéressant de donner le nom de Savorgnan De Brazza à des édifices comme le lycée Savorgnan De Brazza, le plus grand lycée du Congo, c’est par reconnaissance mais aussi parce que c’est lui le fondateur de notre ville-capitale. Je crois que si nous avons gardé le nom de Savorgnan De Brazza à Brazzaville et à certains monuments qui ont été baptisés, débaptisés, rebaptisés c’est parce que ce personnage illustre a marqué d’une façon différente; que sa démarche a été différente de celle d’autres, disons,  explorateurs, colonisateurs. Je crois que c’est par reconnaissance.

*Peut-on affirmer que le Mémorial Pierre Savorgan De Brazza contribue à l’économie congolaise ?
**(Rire) Vaste question! Je dirais, en quelque sorte, oui. Pour l’instant, nous ne faisons pas d’entrées, nous ne produisons pas beaucoup. Mais nous avons mis en place une politique qui est simple. Les Congolais ne sont pas des habitués des musées. La culture est là en soi, mais ils ne la mettent toujours pas en exergue. Donc, il était question de donner la possibilité à ces mêmes Congolais de s’approprier d’abord le Mémorial. Vous savez que cet édifice a connu un accouchement très difficile, a fait l’objet de beaucoup de polémiques à son inauguration et pendant les quelques années qui ont suivi. Donc, il fallait mettre en place une véritable politique de communication, pour donner la possibilité aux Congolais de s’approprier cet édifice. Il fallait ouvrir gracieusement les portes du Mémorial aux Congolais pour qu’ils puissent venir apprendre et comprendre. C’est ce qui a été fait, et aujourd’hui, nous sommes en train d’envisager de faire payer les entrées pour rentabiliser quand-même ce lieu. Nous en avons besoin, parce qu’avec la crise actuelle, nous sommes très touchés, nous connaissons beaucoup de difficultés financières. Mais on a pensé qu’étant donné qu’il y a aujourd’hui une extension du Mémorial, avec la construction envisagée d’un complexe culturel comprenant un amphithéâtre de près de 800 places, un musée, une grande bibliothèque. Chemin faisant, nous allons associer l’ensemble, c’est-à-dire quand les gens viendront pour visiter le musée, pour accéder à l’amphithéâtre, etc., on leur fera payer. Je pense que ce serait mieux qu’on fasse le tout en même temps. Mais, vous savez qu’il y a des gens aussi qui ont entendu parler du Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza à l’étranger qui viennent, payent leur billet, louent des chambres d’hôtel, vont dans des restaurants, pour venir visiter le Mémorial. C’est une plus-value aussi pour le Congo. C’est vrai que ce n’est pas très important, sur l’échelle, mais je pense que c’est quand-même un début. Donc, je peux dire que ça rapporte au Congo. Mais, économiquement parlant et en termes directs, le Mémorial en lui-même, pour l’instant, ne génère pas de fonds.

* Une question embarrassante: Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza, lieu touristique pour les uns, lieu de peur pour les autres, pourquoi ce contraste?
** Elle n’est pas embarrassante, votre question. Je la trouve juste, légitime. Cette question, les Congolais se la sont posée, à juste raison d’ailleurs, et notre devoir, c’est d’expliquer aux gens. Lieu touristique, oui, je pense que je me suis longuement appesantie là-dessus, tout à l’heure. Lieu de peur ? Vous savez, les Congolais n’ont pas peur que du Mémorial. Dans la mentalité de beaucoup de gens, tout ce qui est tombeau, mort, c’est un peu mystique ; les gens mystifient cela, et puis, en Afrique, on est très superstitieux. Donc, je pense que c’est légitime. Mais comme je l’ai dit, il faut expliquer aux gens, il faut prendre son temps, il faut communiquer. C’est ce qu’on s’est attelé à faire depuis des années. Je l’ai dit d’entrée de jeu, ce n’est pas un combat gagné d’avance. On est loin encore d’avoir atteint notre objectif. Et nous allons continuer à expliquer aux gens. Vous savez, ce n’est pas la peine d’avoir peur. Mais, en même temps aussi, on ne va pas imposer aux gens de ne pas avoir peur, parce que chacun est comme il est. Chacun a son opinion…Vous savez, ce n’est pas tout le monde qui va aimer le Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza. Ce n’est tout le monde qui va aimer le Mausolée Marien Ngouabi, chacun après a des préférences, chacun a ses raisons. Mais nous retenons qu’aujourd’hui, l’écrasante majorité, j’emploie bien le mot, parce que nous tenons ici un registre des visiteurs, mais c’est incroyable ! En période de fête, notamment, n’en parlons pas. Même quand rien n’est organisé au sein de cet édifice, le Mémorial est pris d’assaut, à telle enseigne que les autorités de Police sont obligées parfois d’intervenir pour barrer les artères des avenues principales, pour qu’il n’y est pas débordement. Et pourtant, il n’y a rien, pourquoi ? Je pense que c’est parce qu’ils se sont appropriés cette institution, cet édifice.

*Donc, une institution culturelle, seulement culturelle, pas un lieu de célébration maçonnique, par exemple?
*(Rire) C’est drôle, mais je pense que je n’ai pas trop à me justifier sur cette interprétation. C’est plutôt ceux qui y viennent qui peuvent répondre à ma place. Parce que soi-même, on peut le dire, mais les gens se diront toujours : mais est-ce que c’est vrai ? Est-ce que ce n’est pas parce qu’elle est là-bas ? En même temps, je comprends ceux qui ont des idées comme ça, parce qu’il y a des esprits faibles. Il suffit qu’on leur dise quelque chose pour qu’ils prennent cela comme monnaie courante. Mais, il faut leur expliquer, et c’est notre rôle. Ils viennent, ils constatent, ils voient, et puis ils partent avec souvent d’autres impressions. Donc, je ne pense pas que ce soit un lieu de culte maçonnique.

*Récapitulons:nous avons une ville qui s’appelle Brazzaville, un lycée qui s’appelle Savorgnan De Brazza, nous avons un mémorial. Pour le Congolais lambada, c’est quoi cette obstination cu passé? Une manière de se museler, de ne pas voir le futur ?
** Le Mémorial en lui-même, son architecture en dit long sur son côté futuriste. C’est déjà voir l’avenir. Mais là où je suis d’accord avec vous, c’est: pourquoi Savorgnan, est-ce qu’il parme encore aux Congolais? C’est l’Histoire elle-même qui fait son tri. Des fois, on a l’impression d’être comme des marionnettes aux mains de quelque chose qui est supérieur à nous. L’Histoire est supérieure à nous. Des fois, on se laisse aller dans tous les sens. Moi, c’est l’impression que j’ai eue, l’Histoire fait son tri. Ce qui se fait aujourd’hui se fera peut-être autrement demain; mais c’est l’histoire qui est juge.

* Est-ce qu’on peut penser un jour futur que ce mausolée soit aussi le point de lancement ou de réactivation d’autres strucjutures de mausolées. Je pense au Mausolée Marien Ngouabi, juste à quelques encablures seulement d’ici, qui dépérit?  
**La question est très embarrassante mais moi, je vais être directe avec vous. Je gère le Mémorial, ce n’était pas évident au départ, mais je pense que les structures valent ce que valent les hommes. C’est aussi peut-être une question d’animation, mais je pense que les autorités de notre pays, dans ce domaine plus précisément, sont en train de réfléchir à comment faire pour donner vie à ces autres structures culturelles. Et le fait d’en parler, c’est déjà un pas important. Mais moi, je suis au Mémorial Savorgnan De Brazza, c’est vrai qu’on peut penser qu’on en fait plus pour le Mémorial que pour d’autres structures, je dis bien et je pèse mes mots que ce n’est pas le cas. Nous animons cette structure, nous avons donné corps et âme, nous avons tout donné pour que ce site soit un lieu vivant, que l’esprit De Brazza soit vraiment en symbiose avec la population de notre pays. Nous en avons fait une plate-forme, si je puis m’exprimer ainsi, pour que ce lieu vive. Je pense que quelque part, c’est un pari de gagné. Mais là aussi, je vais être plus modeste, en disant qu’il nous reste beaucoup à faire. Et vous savez que lorsque nous avons commencé à organiser des activités, je dirai même qu’on a bousculé les tabous, parce qu’on était incompris, les gens pensaient que je faisais n’importe quoi, que nous faisions ici n’importe quoi. Vous savez que lorsqu’on a une vision, on sait que ce qu’on veut atteindre, il faut accepter que tout tombe sur vous. On a fait l’éléphant, on a accepté qu’on nous jette tout. Mais, on savait qu’il y avait un objectif à atteindre, je crois qu’il a été atteint, parce que ce lieu est devenu un véritable lieu de rencontres culturelles.

*C’est vrai, à vous voir vous-même, physiquement, et même la structure que vous dirigez, on a l’impression que vous n’avez pas de problèmes. Qu’est-ce que nous, la presse, on pourrait vous souhaiter ou on pourrait faire pour vous?
**Rire. Vous pensez que je n’ai pas de problèmes ? Il ne faut jamais montrer que ça ne va pas ! Ce serait le comble de tout. Ecoutez, il faut être un miroir pour les autres, il faut que vous soyez un peu comme une référence. Moi, ça a toujours été un peu mon combat. Je ne me vois pas que moi. Vous savez que quand j’apparais, je veux qu’il y ait aussi des jeunes,  des plus petits qui se reconnaissent, en se disant : c’est possible de faire comme elle. Ce n’est pas la mère à boire. C’est possible d’y arriver. Donc, il faut donner une certaine image. Mais, je vous dirai que comme d’autres structures, nous connaissons des difficultés. Nous n’allons pas le crier haut et fort, parce que j’ai des collaborateurs qui ont confiance en leur responsable, parce qu’ils savent que si nous traversons ces moments troubles, ce n’est pas de la responsabilité de la Directrice. C’est une situation qui est générale ; ils comprennent, nous serrons la ceinture. Oui, il y a des mois qui sont impayés, mais, écoutez, on ne va pas croiser les bras. Ceux qui comprennent, ils s’accrochent, ceux qui ne comprennent pas, ils vont voir ailleurs. Ainsi va la vie. Nous, nous continuons à avancer. Jusqu’où ? Nlous verrons bien.

Propos recueillis par Albert S.
MIANZOUKOUTA et Véran Carrhol YANGA

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