Musique : Kosmos Moutouari: 52 ans pour chanter les heurs et malheurs de la société

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C’est un homme tout en humilité que nous avons accueilli cette semaine à notre rédaction. Humilité et respect, surtout de la parole donnée. Il avait dit qu’il viendrait ; il nous a fait l’heureuse surprise de s’en souvenir. Côme Moutouari, plus connu sous son nom d’artiste de «Kosmos», indéniablement lié à un autre emblème de l’histoire musicale du Congo et de l’Afrique centrale, l’orchestre mythique Les Bantous de la Capitale. Son parcours a croisé et suscité d’autres épopées de l’Histoire du Congo en musique – rappelons-nous seulement le Trio CEPAKOS, dont la dernière syllabe renvoie à lui, aux côtés de Celio (Kouka) et de Pamelo (Mounk’a).

Ses 52 ans de carrière musicale pleine parlent pour lui. Et lui donnent le droit, si ce n’est le devoir, de tourner un regard rétrospectif calme sur la réalité sociale dans laquelle il dit puiser son intarissable inspiration. Devant nous est apparu un homme, avant tout, riche de cette richesse de la vie dont l’autre nom est sagesse. Il a répondu à toutes nos questions sans en esquiver une seule, le tout (ce n’est pas banal chez nos artistes !) dans un français impeccable. De ses réponses, vous le lirez, suinte beaucoup de spiritualité: «Les artistes aussi vont au Paradis», nous confie-t-il en substance, avec ce sourire retenu qui laisse plus deviner les choses qu’il ne les livre en totalité. Nous est apparu un croyant, presque fervent, qui repousse la louange - «il faut aduler Celui qui nous inspire, Dieu » -, et montre un orgueil de communiant pour son mariage religieux - « à la Paroisse Saint François de Brazzaville!». Entretien.

*Merci de cette disponibilité pour les lecteurs de La Semaine Africaine. Première question, peut-être impertinente: comment vas-tu, Kosmos ?
**Ce n’est pas une question impertinente, mais pertinente. Je réponds: je vais assez bien.
*Vous les artistes, vous donnez toujours l’impression d’être là, disponibles à 100% parce que nous entendons vos voix, on en vient à oublier que vous avez aussi une vie d’humain. Aujourd’hui, Kosmos se présente comment ? C’est quoi sa production d’aujourd’hui sur le marché?
**Avant de répondre sur ma production, je tiens sincèrement à dire (là, je réponds à la première question)que chacun de nous a toujours un côté qui ne va pas. D’ailleurs, j’en parle dans l’une de mes chansons où je dis :  qui n’a pas de problème, qu’il lève le doigt. Parce que je pars du principe que chacun de nous, quel que soit son statut, quel que soit ce qu’il peut être, a toujours quelque chose qui fait défaut. Chacun de nous a des problèmes, mais nous devons faire abstraction de tous ces problèmes pour garder notre dynamisme, en oubliant les jérémiades de tous les jours.

● «Je travaille dans le silence»

Pour parler de ma production, je travaille dans le silence. Comme vous le savez très bien, je ne fais plus partie des Bantous de la Capitale depuis longtemps. Mais j’ai mon orchestre : nous avons enregistré beaucoup de titres ; vous avez eu la primeur d’en écouter quelques-uns. On s’apprête à mettre sur le marché quelque chose d’assez propre. Ce ne sera pas à moi de juger, mais à celui qui va écouter, auditionner ces titres.

● «Je puise dans
le grand fleuve de nos problèmes quotidiens»

En tout cas, je tiens compte de tout ce que nous vivons, de tout ce que nous sommes, de ce que la société fait au quotidien. Et moi étant dans cette société, je puise dans ce fleuve de tous nos problèmes quotidiens. En tant qu’artiste, je ne peux que réagir. Le reste, c’est à vous d’en juger, mais je tiens tout simplement à vous dire qu’il y a beaucoup de titres qui vont sortir. Certains que j’ai réalisés, une fois de plus, avec Sam Mangwana. On avait fait une première chanson, Bondeko, mais vous aurez encore un duo Sam Mangwana-Kosmos.  
A part ce featuring qui continue, personnellement, j’ai fait aussi un travail individuel avec mon orchestre. Il est vrai qu’en ce moment précis, pour ce qui est des prestations, je peux dire que cela fait plus d’un an que je ne suis plus opérationnel…
*Pourquoi ?
**Vous remarquerez que le pays n’a pas encore atteint son niveau de paix. Je peux le dire très haut, le climat que nous vivons est tout à fait délétère. Et dans ce climat, il y a la psychose. Les gens qui viennent à nos concerts partent parfois de Nkombo, ou de l’autre côté du Pont du Djoué. Quand ils rentrent chez eux, il y a cet état d’esprit (d’insécurité dans les quartiers –Ndlr)  qui fait que nous, pauvres artistes, nous subissons. Sinon, j’interviens de temps en temps quand il faut agrémenter les mariages, les retraits de deuil, parce que c’est pendant la journée que tout cela se passe. Je profite de ce temps mort, pour être le plus possible en studio. Et puis, d’ailleurs, ce temps, je ne peux pas le gaspiller, puisque je ne vis que de musique.

● «Il n’y a jamais eu de conflit éternel»

Je fais de mon mieux pour créer, créer, créer, jusqu’au moment où tout passera. Parce que, je considère qu’il n’y a jamais eu de conflits éternels. Quel que soit le conflit, il y aura toujours un temps, une coupure ; la nature a établi cette vie comme cela.
*Tu es bien situé pour, aujourd’hui, jeter un regard rétrospectif sur la vie du Congo en musique. Alors, il y a des jeunes qui s’affirment ou qui disparaissent parfois trop tôt, qui sont sur le marché. Pour toi, aujourd’hui, la musique congolaise comment est-ce qu’on pourrait la caractériser? Est-elle toujours dynamique ? Est-elle toujours cette musique phare au cœur de l’Afrique ?

● «Il y a un fossé, un ravin entre la génération des musiciens d’aujourd’hui et nous »

**Non, il y a un ravin entre quand nous fûmes et maintenant. Il y a un fossé, comme vous pouvez constater. On ne peut pas dire qu’il y a un orchestre qui est en train de monter très haut au firmament aujourd’hui, non !
*A quoi cela est-il dû ? N’est-ce pas aussi un tout petit peu de votre faute ?
**Notre faute, comment ?
*Avez-vous préparé la relève ?
**Je crois que c’est un faux débat. Un jour ou l’autre, il faudra qu’on se retrouve autour d’un débat pour parler de toutes ces choses. Il n’y a pas vraiment de considération pour l’artiste aujourd’hui. Même la forme de la musique change. Au jour le jour, beaucoup de choses sont en train de changer. Oui, j’entends, les voix qui s’élèvent pour me dire : Kosmos, vous n’avez pas de relève. Mais, la relève, c’est quoi ? Moi, je suis parti de l’orchestre Bantou, où on m’a fabriqué ; je peux dire que je suis un produit manufacturé de l’orchestre Bantou ; le bébé Bantou, c’est moi. J’ai appris là-bas. Et le résultat de cet apprentissage, c’est je veux et j’ai toujours cette envie de tendre le flambeau aux jeunes. La preuve, j’ai formé mon propre orchestre. Quand il y a eu les festivités de la municipalisation du département du Pool, à Kinkala, c’est mon orchestre qui avait joué. Mais les jeunes qui le composent ont subjugué plus d’un. Nombreux n’en croyaient pas leurs oreilles. C’est pour dire que nous tendons toujours notre main aux jeunes. Il est vrai que certains hésitent, parfois, à m’approcher, parce qu’ils ont des préjugés. Une petite anecdote : il y a un des jeunes musiciens d’un grand orchestre, qui a pris un jour son courage pour me solliciter à l’accompagner en studio. Il craignait qu’en retour, je lui demande des sous. J’ai accepté volontiers. Le jour j, je suis allé au studio, j’ai posé ma voix. A la fin, les jeunes ont applaudi, mais le jeune en question pensait que je devais lui demander des sous. Mais j’ai simplement souri, et je lui ai dit : mon petit, ce que je viens de faire, il fallait que je le fasse ; je suis un papa, je le fais gratuit. Ces jeunes étaient tellement marqués que le jour de mon mariage, à l’Eglise Saint François, sans les avoir informés, ils ont mis en branle une délégation pour m’assister. Et jusqu’à présent, nous sommes restés unis avec ces jeunes. Nous sommes des artistes, on ne peut pas être au four et au moulin. On doit avoir une équipe. Il y a certaines choses que nous pouvons faire. Qu’on le veuille ou non, chaque pays, chaque nation a ses chefs, ses fous, ses artistes, mais il faut bien les canaliser. Il y a aussi un travail qui doit émaner des pouvoirs politiques. Or, il y a un adage qui dit qu’on n’est jamais prophète chez soi. Vous savez que tout ce qui vient de l’étranger, les gens en raffolent. Quand il y a de grandes fêtes, pourtant il y a de grands musiciens ici, parmi ces jeunes mais parfois, devant certains faits criards on en vient à se demander s’il continuer en ne comptant que sur la musique, ou si on ne doit pas vendre un peu de charbon de bois à côté. Parce que je dois faire vivre ma petite famille ! Je suis un père de famille. Tout cela fait réfléchir.

● «Je travaille dans le silence»

Le débat ‘de la relève musicale, Ndlr) a un éventail très large. Je suis encore là, mais je travaille dans le silence. Ce n’est pas pour moi, tout seul, mais une équipe parce que je dois représenter mon pays.
*On parle justement de la misère de l’artiste congolais, est-ce qu’il n’y a pas moyen d’améliorer ça, finalement : de briser le cycle grandeur artistique-pauvreté matérielle?
** Ah, pauvre de nous! Pauvreté matérielle, effectivement, c’est un problème assez fort. Bien sûr, il y a des problèmes que nous devons assumer nous-mêmes, n’est-ce pas ? On a parlé des pouvoirs publics. Quand on travaillait avec Sam Mangwana, il est venu chez moi, après le studio. On a parlé de tout et de rien, et il m’a dit : Kosmos, ne te laisse pas abuser, chez nous (Ndlr : en Angola), notre ministère de la Culture est au courant que Sam Mangwana est à Brazzaville, en train de travailler avec un certain Kosmos Moutouari. Il m’a dit : quand tu accomplis trente ans de musique, on te donne une maison ou quelque chose comme ça. Quand c’est soixante ans, on te donne une sorte de pension, en forme de reconnaissance qu’on doit accorder à l’artiste qui oscille entre 750 et 1200 dollars. En ce qui concerne les frais médicaux, l’Etat prend en charge 90%. Du coup, le gars n’a plus envie d’aller s’installer à Kinshasa. A partir de ce moment-là, c’est un engouement que cela donne. Au début de ma carrière dans l’orchestre Bantou, on gagnait plus en droits d’auteur.
C’était toujours en termes de petit million. C’est avec ce petit apport que certains ont pu survivre, jusqu’à présent. Mais je dis qu’à notre niveau aussi, il y a des problèmes que nous devons assumer nous-mêmes. Parce chacun de nous a sa façon de donner une direction à sa vie. Je me dis que la vie est un choix. Moi, j’ai embrassé la carrière musicale, j’ai évité l’alcool, le tabac, la drogue. Mais je comprends que les artistes et même certains chefs font recours à ce que je viens de citer, pour se mettre en bonne condition. Quand vous prenez trop de tabac, trop d’alcool, ce n’est pas bon. L’autre aspect qui nous détruit ce sont nos instabilités matrimoniales : à un certain moment, il faut avoir ce courage dans son travail et sa vie pour dire non à ceci, non à cela.
*Comment y arriver ? Comment y es-tu parvenu, toi ?
**Oh, moi, je ne vous ai pas dit que je suis parvenu à cela, non ! Je dis seulement que j’essaie de faire attention et de me garder de certaines choses qui sont pernicieuses à ma vie ou à ma santé, à ma façon de faire. Et puis garder un peu le sens spirituel, ce que nous avons appris à l’école.Il y a des gens qui pensent que nous sommes incapables de gérer un foyer. Le jour de mon mariage, à l’Eglise, j’ai composé une chanson pour moi-même et ma femme, comment je vis le mariage spirituellement. Et quand les images sont sorties, il y a des gens qui n’ont pas cru, qui disait que Kosmos a dépensé beaucoup d’argent pour corrompre les prêtres, pour qu’on mette ces images dans son clip. Vous voyez les préjugés. Mais un jour viendra quand on ne sera plus de ce monde, quand on ira là-bas, je crois qu’on sera parfois surpris de voir que le type qu’on croyait aller en enfer être aux côtés de Jésus. On en parle comme en riant.

● «Les problèmes sont inhérents à la vie de tout homme, pour en sortir il n’y a que le rapport à Dieu »
En conclusion, je dis que personne ne peut me dire, quelle que soit l’immensité de sa richesse, qu’il n’a pas de problèmes. Les problèmes sont inhérents à l’homme. Ensuite, il n’y a seulement qu’une seule voie qui peut diminuer les problèmes : c’est la spiritualité, c’est être en relation, avoir une relation avec Dieu, et ce Dieu-là, c’est en passant par Jésus. Ce n’est que Lui qui est habilité à réduire cette potion-là, sinon, c’est la perdition. Les autres voies, ce sont des semblants de voies.

*Merci pour ce témoignage qui a le poids de l’expérience que tu respires. Nous te disons un très grand merci.
**Merci à vous. J’avais promis de passer. Quand je dis oui, il faut que ce soit manifeste. C’est pourquoi je vous ai surpris…  
*Pas plus tard que ce matin, on a parlé de toi, en se demandant ce qu’il en était de cette promesse…d’artiste !
**Effectivement, c’est comme ça qu’on a des préjugés sur ma personne.

● «Appelez-moi Kosmos dans mon travail. Dans la vie de tous les jours, je respecte tout le monde»

Mais moi, je m’en moque, je fais mon boulot. Vous savez, Kosmos, c’est quand je chante. Mais, dans la vie courante, je respecte le petit, le grand, le vieux, le vieillard, je respecte tout le monde : le pauvre, le misérable; j’ai beaucoup de respect pour les autres problèmes.

Propos recueillis par Albert S. MIANZOUKOUTA
et Véran Carrhol YANGA

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