Félicité Tchibindat, représentante de l’Unicef au Cameroun : «Au Cameroun, il y a beaucoup de défis auxquels l’enfance est confrontée»

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Représentante de l’Unicef au Cameroun depuis novembre 2013, Mme Félicité Tchibindat, originaire de la République du Congo, est une diplomate rompue à la tâche qui, auparavant, a travaillé au Bureau régional de l’Unicef à Dakar, au Sénégal, après la Tanzanie, la Côte d’Ivoire et l’Afghanistan.

Au niveau de la représentation de l’Unicef à Yaoundé, où nous l’avons rencontrée, jeudi 24 juillet 2017, elle a remplacé l’Anglais Geoff Wiffin. Dans l’entretien ci-après, elle parle des activités de l’Unicef-Cameroun et du rôle de cette agence onusienne en tant que communauté humanitaire. Avec elle, on découvre qu’il y a «beaucoup de défis auxquels l’enfance est confrontée» au Cameroun, comme elle l’explique dans cet entretien.

* Madame la représentante, pouvez-vous nous parler brièvement des activités de l’Unicef-Cameroun?
** L’Unicef au Cameroun fonctionne comme dans la plupart des pays. Notre mandat, c’est la protection des enfants, surtout la promotion et la protection des droits des enfants. Au Cameroun où nous sommes présents depuis 40 ans, nous travaillons beaucoup dans les secteurs où il y a une grande vulnérabilité pour les enfants. Nous travaillons par exemple dans les secteurs de la santé, de l’éducation, du V.i.h-sida, de la nutrition, de l’eau, l’hygiène et l’assainissement et de la protection en général. Notre rôle est de faire un plaidoyer auprès du gouvernement, pour que les problématiques de l’enfance soient prises en compte, parce que nous pensons que les enfants, les jeunes sont plus de 50% de la population au Cameroun. Ils constituent l’avenir du Cameroun. Un des cas est celui des enfants faisant partie des personnes déplacées dans l’Extrême-Nord qui sont hors du système scolaire. Avec le Ministère de l’éducation, nous avons développé des programmes pendant les vacances scolaires où ces enfants peuvent rattraper le programme scolaire, pour pouvoir repartir à l’école.
Nous avons eu des discussions sur ce que nous appelons le système de protection sociale, pour faire en sorte que les plus pauvres aient accès à des transferts de fonds en espèces, qui leur permettent de sortir de la pauvreté. Cela a pris beaucoup de temps et aujourd’hui, nous sommes en train d’accompagner le gouvernement camerounais à élaborer la stratégie nationale de protection sociale, qui arrive à un moment où il y a des réformes économiques. Nous avons pu, pour cela, discuter avec le F.m.i (Fonds monétaire international) qui a mis la stratégie nationale de protection sociale comme une conditionnalité de la réforme économique de sorte que cette réforme économique n’appauvrisse pas davantage les plus pauvres.

* Quels sont les axes prioritaires de cette stratégie nationale de protection sociale?
** Le premier axe est basé sur le taux de pauvreté. Au Cameroun, le taux de pauvreté, c’est-à-dire le nombre de personnes qui vivent avec moins de 1,25 dollar par jour, a légèrement baissé. Mais, les disparités entre les régions ont augmenté. Par exemple, dans la région de l’Extrême-Nord, il y a 75% de personnes qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Pour ces personnes, c’est très difficile de pouvoir vivre au quotidien, d’avoir accès aux services sociaux de base, d’envoyer les enfants à l’école, de se soigner ou d’avoir une activité.
Un autre axe, c’est de pouvoir leur permettre, à travers la téléphonie mobile, d’avoir, tous les mois, un montant qui n’est pas très important, mais qui est vraiment nécessaire pour eux. Nous le faisons avec la Banque mondiale, qui a déjà commencé avec à peu près 40 mille ménages, pour voir comment cela fonctionne et nous voyons que cela les aide. Nous regardons aussi tout ce qui concerne les pensions pour les retraités et pour les travailleurs; sans oublier le système de sécurité sociale pour la couverture sanitaire universelle. Nous avons donc quelques axes stratégiques et nous nous disons que grâce à cela, nous pouvons sortir une grande partie de la population de la pauvreté, pour l’aider à contribuer au développement du pays. D’autres pays ont eu à le faire: le Ghana en Afrique de l’Ouest; l’Afrique du Sud et maintenant il y a le Burkina Faso, la Mauritanie, etc.

* Quelle est la situation actuelle de l’enfance au Cameroun?
** Au Cameroun, il y a beaucoup de défis auxquels l’enfance est confrontée. L’un des premiers défis, c’est l’identité, l’acte de naissance. 33 à 34% des enfants au Cameroun n’ont pas d’acte de naissance, selon la moyenne nationale. 66% dans l’Extrême-Nord, donc presque deux tiers des enfants, n’ont pas d’actes de naissance. Cela est une violation fondamentale des droits d’exister de l’enfant, parce que cela l’empêche d’accéder à beaucoup de choses.
Au Cameroun, l’enfant n’a pas besoin d’acte de naissance pour aller à l’école. Mais, quand il arrive en classe de Cm2,, pour se présenter à l’examen de passage en classe de Sixième, il doit avoir son acte de naissance. Beaucoup d’enfants arrivent au Cm2,  et ne peuvent pas aller plus loin, parce qu’ils n’ont pas d’acte de naissance. Actuellement, nous avons un bureau d’Etat-civil que le gouvernement a mis en place que nous appuyons en termes de stratégie, pour essayer d’assurer la formation des officiers d’Etat-civil secondaire.
Nous avons aussi travaillé sur la durée. Pour avoir un acte de naissance sans frais, les parents ont maintenant trois mois, à partir de la naissance, pour déclarer leur enfant. Au-delà de ces 90 jours, c’est un jugement supplétif et cela devient beaucoup plus compliqué. Donc, nous faisons la sensibilisation, parce que le système fonctionne, mais parfois les parents ne sont pas au courant. Pour cela, nous travaillons avec le Ministère des affaires sociales et le Ministère de l’administration du territoire et de la décentralisation.
Le deuxième défi concerne les mariages des enfants. Au Cameroun, l’âge légal de mariage pour la fille, c’est 15 ans et pour le garçon 18 ans. Le Cameroun est membre de l’Union africaine qui dit que l’âge légal pour tous les pays devrait être 18 ans, que ce soit pour un garçon que pour une fille. Mais, nous n’en sommes pas encore là et nous travaillons avec le Ministère de la justice et le Ministère de la promotion de la famille et de la femme pour qu’on puisse vraiment aller de l’avant, parce que, quand une fille est mariée à 15 ans, elle n’est pas prête. C’est encore une enfant qui va avoir des enfants, avec tous les problèmes, tout le corollaire que l’on sait: elle va quitter l’école, elle va avoir des grossesses précoces. Il y a beaucoup de mortalité liée aux grossesses des adolescentes ainsi que les problèmes de santé à terme et on dénie à cette jeune fille la possibilité de contribuer au développement. J’étais dans un département qu’on appelle Logone et Chari, nous avons travaillé avec les autorités traditionnelles, administratives et religieuses sur cette thématique où on dit que la jeune fille ne doit pas voir ses premières règles dans la maison de son père. Si elle a ses règles à 9 ans ou à 10 ans, on l’emmène chez un mari, elle est mariée dès sa conception. Vous voyez qu’il y a des lourdeurs dans les normes sociales sur lesquelles il faut beaucoup travailler.
Nous travaillons aussi sur la problématique de la violence, car il y a un grand phénomène de violences faites aux femmes. Dans la région du centre ou du Sud, 60% de femmes sont victimes de violence qu’elle soit verbale, physique, sexuelle, etc. Il y a beaucoup de non-dits autour de cette violence. Mais, il faut qu’on puisse lutter contre cette violence, parce qu’elle crée beaucoup de traumatismes, surtout quand cela touche l’enfance. Il y a beaucoup d’enfants qui finissent par quitter le foyer et se retrouver dans la rue, à cause de tout cela, à cause des foyers polygames et autres où l’enfant ne trouve pas l’environnement favorable pour s’épanouir.
En termes de services sociaux de base, c’est surtout ce qui concerne la qualité des services. Au niveau de la santé, on voit que même à Yaoundé, la capitale, il y a des enfants qui n’ont jamais été vaccinés, qui ont zéro dose dans certains quartiers.
Dans l’éducation, il y a des enfants qui font l’école primaire jusqu’en classe de Cm2, , mais qui n’ont pas acquis les fondamentaux de lecture ou de calcul. Le problème du V.i.h-sida est aussi un problème important, parce qu’il touche deux fois plus de femmes que d’hommes et au fur et à mesure qu’on avance dans le groupe d’âge, l’écart se creuse. L’entrée dans la vie sexuelle pour les jeunes filles se fait souvent avec des hommes qui sont d’une autre génération. Le Cameroun est l’un des pays où l’écart entre les conjoints est le plus grand dans la région. On voit des jeunes filles avec des hommes de 20 ans, 30 ans plus âgés qu’elles et il y a un risque élevé de contamination du V.i.h.

Propos recueillis à Yaoundé par Aristide Ghislain NGOUMA

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