Abbé Mesmin Prosper Massengo, vicaire judiciaire de l’Archidiocèse de Brazzaville : «Le Cardinal Biayenda est réellement un martyr de la paix et de la réconciliation»

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Vicaire judiciaire de l’Archidiocèse de Brazzaville, l’abbé Mesmin Prosper Massengo, docteur en droit canon (le droit régissant l’Eglise catholique), ancien recteur du Grand-séminaire national de théologie Cardinal Emile Biayenda, est actuellement secrétaire général de l’Acerac (Association des conférences épiscopales de la région d’Afrique centrale). Du côté diocésain, il est parmi les experts ayant travaillé à la constitution du dossier de canonisation et de béatification du Cardinal Emile Biayenda.

A l’orée du 40e anniversaire de la mort du prélat, l’Abbé Mesmin nous fait un point technique sur le processus conduisant à sa béatification. Dans ce contexte, il estime que «le Cardinal Biayenda est réellement un martyr de la paix et de la réconciliation».

* Monsieur l’Abbé Mesmin, dans une interview au Bulletin «La Mémoire», en novembre 2015, interview reprise par La Semaine Africaine, vous annonciez que la Congrégation pour les causes des saints avait accordé, à l’issue de son congrès ordinaire, le 29 mai 2015, la validité juridique de l’enquête diocésaine déposée, en septembre 2003, par l’Archevêque de Brazzaville, Mgr Anatole Milandou, pour la béatification et la canonisation du Cardinal Emile Biayenda. Tout d’abord, pouvez-vous rappeler aux chrétiens, Monsieur l’Abbé, ce que cela veut dire: «La validité juridique de l’enquête diocésaine»?
** Avant tout, j’aimerais exprimer ma gratitude à l’endroit de votre journal, pour cette occasion qui m’est offerte de parler d’un sujet très important et dont l’actualité est réelle, surtout à quelques jours de la célébration des 40 ans de la mort du Serviteur de Dieu, Emile Cardinal Biayenda.
Pour en venir à votre question, «la validité juridique de l’enquête diocésaine» est simplement la reconnaissance du travail réalisé par rapport à la cause de béatification et de canonisation, par le dicastère compétent, en l’occurrence la Congrégation pour les causes des saints. Autrement dit, la Congrégation confirme que tous les actes ont été accomplis conformément aux lois et règlements établis par l’Eglise et que toute la documentation y relative est complète. Le travail, au niveau diocésain, est ainsi terminé et le reste est à réaliser au niveau de Rome, donc à la Congrégation mentionnée ci-dessus.

* Il y a 40 ans, cette année, que le Vénéré Cardinal Biyenda nous quittait dans des conditions de martyr, pour sauver la paix dans son pays et l’unité des Congolais, à la suite des tensions nées de l’assassinat du Président Marien Ngouabi. Pourquoi sa béatification prend un temps aussi long, car nombre de chrétiens ont le sentiment que ce dossier de l’Eglise du Congo ne semble pas aboutir à Rome? Quel parcours reste-t-il, pour qu’il aboutisse?
** Je dirais que le temps en matière de traitement des dossiers de béatification ou de canonisation n’est pas déterminé à l’avance. Peut-être, il importe d’informer l’opinion que selon la procédure, aucune enquête n’est possible avant le délai de cinq ans, à partir de la mort de la personne pour qui on aimerait promouvoir la béatification et la canonisation. Cependant, je répète que, pour le traitement des dossiers, il n’y a pas de délais précis. Ce qui est important, c’est que nous avons fini le travail au niveau de notre Eglise particulière (Archidiocèse de Brazzaville).
En ce qui concerne le parcours qui reste à faire, il y a encore quelques étapes à réaliser à Rome. Nous pouvons parler de la rédaction de la «Positio super virtutibus vel super martyrio» (rapport sur les vertus ou sur le martyre) qui est une sorte de rapport assez étoffé sur la vie du serviteur de Dieu, mettant en relief ses vertus ou les éléments susceptibles de démontrer le martyre relatif à sa mort, comme c’est le cas pour la cause d’Emile Cardinal Biayenda. Car, étant donné que l’enquête diocésaine a été faite dans le sens du martyre, la «Positio» se fera sur le martyre.

Cette «Positio» sera soumise à un congrès (réunion) de consulteurs théologiens qui doit l’apprécier, en vue de la soumettre, potr la même raison, à des cardinaux et des évêques qui, à leur tour, se prononceront sur ce document. Le travail des consulteurs théologiens consistera aussi à se prononcer sur le mérite de la cause, c’est-à-dire sur son bien-fondé. Dans cette réflexion, ils seront aussi assistés ou accompagnés par le promoteur de la foi de la congrégation. Il s’agit finalement d’examiner, comme il se doit, la cause de la béatification et de la canonisation. Au cas où il y aurait des questions controversées, il faudrait les analyser avant d’arriver au congrès. Les décisions seront prises par vote.
Puis, le document est donc soumis à l’examen des cardinaux et des évêques qui se prononcent sur sa valeur. Ce n’est qu’après leur vote positif que le document est remis au Souverain Pontife qui, seul, a l’autorité de décréter, s’il le juge opportun, le culte public ecclésiastique du serviteur de Dieu et c’est ce qui s’appelle béatification.

* Le Cardinal Biayenda est mort, martyr de la foi catholique, de la paix et de l’unité de ses concitoyens congolais, est-ce que les chrétiens congolais ont conscience de ces symboles, est-ce qu’il n’y a pas une certaine tentation de vouloir utiliser sa mémoire comme pour se venger contre d’autres Congolais?
** Vous alignez beaucoup d’éléments ou génitifs au mot martyr: foi catholique, paix, unité. L’expression consacrée dans l’Eglise, jusqu’à une certaine époque, est «martyr de la foi». En d’autres termes, ne pouvait être béatifié ou canonisé que celui qui a été tué à cause de la haine contre la foi. Mais, le Saint Pape Jean-Paul II avait dû changer les choses, en rangeant Saint Maximilien Kolbe dans la catégorie des martyrs, alors que ce dernier fut tué en se substituant à un père de famille qui était condamné à mort. Saint Jean-Paul II dit aux responsables et techniciens de la Congrégation des causes des saints que pour lui, le Père Maximilien Kolbe fut bel et bien un martyr, même s’il ne fut pas tué à cause de sa foi; mais, en s’offrant à la place d’un père de famille, il subit le martyre et devint ainsi «martyr de la charité», selon l’expression du Saint Pape.
Considérant les éléments entourant la mort brutale et violente du Cardinal Biayenda, tué vraisemblablement à cause de son statut d’homme d’Eglise, on peut affirmer, comme l’a relevé une personnalité de l’Eglise, que le Cardinal Biayenda est réellement un martyr de la paix et de la réconciliation.
Lorsqu’un prélat comme le Cardinal Biayenda s’est offert pour la paix et la réconciliation, il ne devrait plus y avoir de place, dans notre société ou dans notre Eglise, pour la haine ou la vengeance. Que faisons-nous alors de son sang coulé pour la paix et la réconciliation?

* Monsieur l’abbé, quelle est la particularité de la célébration de l’anniversaire de sa mort cette année, qu’est-ce qui pourrait changer, dans la relation des chrétiens congolais à sa mémoire, après cette célébration?
** La particularité de cette célébration est d’abord le nombre d’années: 40 ans! Le temps passe et est passé. Ensuite, au regard de ce qui se passe autour de nous, peut-on affirmer que la paix et la réconciliation sont au rendez-vous dans nos relations interpersonnelles, dans notre société? A chacun d’y répondre. Il est difficile de parler au nom des autres, surtout en matière de changement ou de tournant dans la relation à la mémoire du cardinal. Que nous fassions de notre mieux pour instaurer la paix et la réconciliation, en bannissant la haine, la division, la violence, le mal tout court.

* On a l’impression que cette célébration ne concerne que l’Archidiocèse de Brazzaville. Selon vous, les autres diocèses ne sont-ils pas concernés?
** Je pense que les autres diocèses se sentent concernés. Cela doit être encouragé et accompagné par les responsables de ces diocèses. Nous avons remarqué que quelques évêques de la Conférence épiscopale sont engagés dans cette célébration et n’hésitent pas de promouvoir, par exemple, la diffusion du pagne fait à cette occasion. Ils ont aussi envoyé quelques prêtres de leurs diocèses réfléchir avec nous sur le colloque qui devrait être fait à cet effet, dans à peu près de deux semaines, en collaboration avec le Grand-séminaire national de Théologie Cardinal Emile Biayenda.

* Les autorités nationales, par la voix du Premier ministre chef du gouvernement, Monsieur Clément Mouamba, ont relayé au Cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat du Vatican, lors de sa visite de travail à Brazzaville, l’attente des chrétiens du Congo de voir la béatification du Cardinal Emile Biayenda. Qu’est-ce que cela suscite à l’Eglise, selon vous?
** Effectivement, j’étais à ce déjeuner qui s’est déroulé en présence du Président de la République, Son Excellence Denis Sassou-Nguesso, au Palais présidentiel. Dans son toast, le Premier ministre a parlé, entre autres sujets, de l’aboutissement de la béatification d’Emile Cardinal Biayenda. Cela m’avait beaucoup et agréablement surpris d’entendre un Premier ministre le dire. Mais, il exprimait certainement sa foi catholique en attirant l’attention de l’une des plus hautes autorités de l’Eglise, pour ne pas dire la deuxième personnalité de l’Eglise ou du Saint-Siège, sur un sujet aussi important que celui-là. Le secrétaire d’Etat a la capacité de s’informer, à tout moment, de l’évolution d’une cause de béatification, s’il le veut.

Propos recueillis par
Joachim MBANZA

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