Département du Pool : Vaincre le fanatisme identitaire et le fondamentalisme, pour s’ouvrir à la modernité

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Ce n’est pas un hasard, si au Congo-Brazzaville, l’Etat est confronté, dans le Département du Pool, au phénomène ninja-nsiloulou, une milice armée au service d’un gourou appelé Ntumi (le messager, sous-entendu de Dieu), qui se présente comme le «messie» venu délivrer de l’emprise du pouvoir d’Etat, le peuple kongo du Pool, et qu’en République Démocratique du Congo, le grand pays voisin, l’Etat est confronté à l’insécurité créée par les adeptes de Ne Muanda Nsemi, un autre gourou, élu député national, chef politique et spirituel d’un mouvement, le B.d.k (Bundu dia Kongo) qui lutte pour la défense des intérêts du peuple kongo et au-delà, la restauration de l’ancien Royaume Kongo, dont les frontières s’étendent sur l’Angola, les deux Congo jusqu’au Gabon.

Le point commun des deux mouvements fondamentalistes, c’est en réalité l’instrumentalisation politique de l’héritage traditionnel, spirituel et surtout du combat politique du peuple kongo contre le colonialisme occidental.
Dans les mouvements d’essence kongo des temps modernes, il n’y a pas de frontières entre la tradition, la religion, la politique et la violence armée. Tout est imbriqué dans un syncrétisme politico-religieux, pour dompter les fidèles et les conduire jusqu’au sacrifice de leur vie, pour servir un gourou dont les traits caractéristiques sont la soif du pouvoir, la polygamie et l’accumulation de biens matériels. Le mythe des origines, le messianisme basé sur un envoyé de Dieu qui vient sauver son peuple, l’initiation pour renforcer la hiérarchie du mouvement et la sanction qui va jusqu’à la condamnation à mort sont autant d’ingrédients qui caractérisent ces mouvements basés sur le fondamentalisme et le repli identitaire.
Mais, cela ne suffit pas pour expliquer leur succès. Le contexte de l’Etat moderne caractérisé par un développement contrasté produisant divers avatars sociaux comme la pauvreté, l’ignorance, l’insécurité, les frustrations au sein de l’élite intellectuelle, le choc des cultures, etc, constituent les terreaux favorables dans lesquels ces mouvements naissent, s’enracinent et se développent.
Le recul de l’école et son manque de capacité à assurer une bonne éducation à tous les citoyens, l’incapacité de l’économie à garantir une insertion socio-professionnelle aux milliers d’acteurs qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi constitue la planche de salut de ces mouvements syncrétiques qui vendent le rêve du bonheur communautariste. Bref, le mal-développement piège de nombreux Etats africains où ces mouvements fondamentalistes voient le jour, comme Boko Haram au Nigéria.
Au Congo-Brazzaville, on a eu le matsouanisme, un mouvement de résistance à la colonisation, né dans le Pool, mais auquel l’Etat post-colonial sera vite confronté. Pourtant originaire du Pool, le Président Fulbert Youlou, prêtre catholique, quoique défroqué, eut la main impitoyable pour faire disparaître ce mouvement, par une violente répression et en exilant ses adeptes loin de leur région. Le mouvement survécut à cette persécution, en abandonnant le terrain politique, pour se recentrer sur la religion.
Leader politique, Bernard Kolélas eut la sagesse de ne pas se laisser entraîner entièrement par le fondamentalisme mystico-religieux, quoiqu’il entretint de bons rapports avec les matsouanistes. Mais, dans son parti, l’on retrouve les ingrédients du nationalisme kongo qui sous-tend les mouvements de revendications politiques nés dans cet espace social. Quant à la violence, il franchit facilement le rubicon, en créant, en 1993, une milice armée, les ninjas, considérés au départ comme un groupe d’auto-défense. La suite, on la connaît, dans un contexte où certains partis politiques crurent bon de se doter de milice (Cobras pour le P.c.t; Cocoyes et autres Mambas de guerre pour l’U.pa.d.s).
Frédéric Bintsamou par contre s’y est lancé totalement. S’il a créé un parti, suspendu depuis, dont le nom résonne moderne: Conseil national des républicains, en sigle C.n.r, son mouvement religieux s’appelle: «Mbunda ni a bundu dia Kongo» (Le regroupement des groupes kongo), «qui mêle la vénération des saints et prophètes et la contestation politique», comme le signale le journaliste-reporter Joan Tilouine, qui a consacré, dans le quotidien français «Le Monde» du 10 novembre 2015, un portrait pertinent de l’homme aujourd’hui traqué par la justice de son pays, après l’attaque sanglante, le 4 avril 2016, des quartiers Sud de Brazzaville, par ses adeptes armés. Dans ce mouvement, on retrouve le fameux vocable de Bundu dia Kongo (B.d.k), de Ne Muanda Nsemi, en République Démocratique du Congo. Ceci expliquant cela, l’on comprend pourquoi dans les deux Congo, le gouvernement est confronté au même phénomène d’insécurité et d’insoumission à l’autorité de l’Etat, avec les conséquences que l’on voit.
Mais, il ne faut pas tomber dans le piège de récriminer uniquement ces mouvements qui recourent à la violence armée, en instrumentalisant leurs adeptes qu’ils envoient facilement à la mort comme chair à canon. L’Etat lui-même est en grande partie responsable de l’éruption de ces phénomènes au sein de la société. Le mal-développement caractérisé par le recul de l’école (l’éducation), le chômage et son corollaire la paupérisation, le manque d’accès aux soins de santé de qualité, la ruralisation de l’économie, l’insécurité, la perte des valeurs morales, etc, constituent le terreau dans lequel ces mouvements violents de repli identitaire prospèrent.
L’école a beaucoup reculé dans un département comme le Pool. Même l’obtention des pièces d’Etat-civil et de la carte d’identité est devenue un véritable parcours du combattant au point que beaucoup y renoncent ou n’en savent pas l’importance. Les guerres civiles successives depuis les années 90 ont fini par jeter dans les rues, des générations de jeunes semi-analphabètes ou presque, alors que les jeunes instruits sont confrontés au chômage. Certains d’entre eux sont allés grossir les rangs de la milice de Ntumi.
Si l’on veut éradiquer ces phénomènes sociaux et bien d’autres comme les groupes «Bébés noirs» ou «Koulouna», la force publique ne suffit pas, faut-il encore une volonté politique de relancer les structures d’Etat (administration, éducation, santé, sécurité…), combinée à une économie soutenue par des projets utilisant une main d’œuvre abondante.

Joël NSONI

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