Déclaration d’Hillary Rodham Clinton à l’U.a (Union africaine) : «Il est temps que les dirigeants rendent des comptes, qu’ils traitent leur peuple avec dignité»

  • Imprimer
Note utilisateur:  / 1
MauvaisTrès bien 

La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Rodham Clinton, a prononcé une déclaration à la tribune de l’U.a (Union africaine), le mercredi 15 juin 2011, à Addis-Abeba. Dans sa déclaration, la «ministre américaine des affaires étrangères» a demandé aux dirigeants africains de tirer les leçons du «printemps arabe», pour le bien de leurs peuples, et de «suspendre les opérations des ambassades de Kadhafi dans» leurs pays respectifs. Nous publions ci-après quelques extraits de sa déclaration dont l’intégralité est disponible sur le site Internet de l’Union africaine.

«Aujourd’hui, j’aimerais discuter brièvement trois pôles d’action, qui sont des domaines prioritaires pour vous comme pour nous et dans lesquels nous pouvons réaliser des progrès particuliers par l’entremise d’institutions telles que l’Union africaine. Je veux parler de la démocratie, de la croissance économique et du dossier paix et sécurité. Ces trois domaines sont indispensables à la prospérité de toute région. Tous trois sont du ressort de pays individuels et de communautés de nations. Et tous trois présentent des défis, des possibilités et des responsabilités auxquels nous devons faire face ensemble.

La démocratie (1)

Premièrement, la démocratie. Permettez-moi de vous dire que, sur ce plan, l’Afrique vit des moments palpitants. Plus de la moitié des pays d’Afrique subsaharienne ont adopté un système démocratique, constitutionnel et multipartite. Certains, tels le Botswana, le Ghana et la Tanzanie, s’emploient, depuis des dizaines d’années, à construire des institutions fortes et une tradition de transitions démocratiques pacifiques. [Interruption du système audio] Quand ce genre de chose arrive, on continue comme si de rien n’était. [Rires] [Applaudissements] Les pays que je viens de citer sont des modèles que gagneraient à émuler non seulement leurs voisins, mais de plus en plus souvent le reste du monde.

D’autres pays africains affichent eux aussi des progrès importants. Au Nigéria, le président Jonathan a été officiellement investi de ses pouvoirs il y a quinze jours, point d’orgue d’une élection que beaucoup s’accordent à qualifier de la plus honnête de l’histoire récente du Nigéria. De même, des élections se sont déroulées dans de bonnes conditions au Bénin et au Malawi au printemps, ces succès venant s’ajouter à ceux d’autres consultations populaires multipartites dans ces pays. Au Kenya, la démocratie a bénéficié d’une nouvelle impulsion à la suite du référendum de l’année dernière sur sa nouvelle constitution. Le scrutin s’est déroulé dans le calme, et la constitution, qui contient une déclaration des droits et limite les pouvoirs de l’exécutif, a été approuvée par une large majorité. Le Niger et la Guinée, qui avaient été récemment le théâtre de coups d’État militaires, ont tenu des élections réussies l’année dernière. Et en Côte d’Ivoire, la crise qui a suivi les élections de 2010 a finalement été dénouée il y a deux mois avec l’aide de l’Union africaine, et le candidat qui avait remporté l’élection occupe aujourd’hui le poste de président du pays.

Il ne s’agit là que de quelques exemples des acquis récents de la démocratie en Afrique. En dresser la liste complète prendrait tout le temps qui m’est imparti aujourd’hui. Dans plusieurs pays, les institutions de la démocratie deviennent plus fortes. On y trouve des médias plus libres, des appareils judiciaires qui rendent la justice dans un souci d’égalité et d’impartialité, des législatures honnêtes, des sociétés civiles dynamiques.

Assurément, le mérite de ces progrès durement acquis revient, en grande partie, au peuple et aux chefs de file de ces pays, qui ont exigé, avec fougue et sans relâche, souvent à leurs risques et périls, que leurs dirigeants protègent l’État de droit, qu’ils honorent l’issue du scrutin, qu’ils respectent les droits et les libertés. Mais le mérite en revient aussi à l’Union africaine, qui a interdit à de nouveaux dirigeants issus d’un régime militaire ou portés au pouvoir par un coup d’État de siéger en son sein. L’Union africaine et d’autres institutions régionales de l’Afrique ont également joué un rôle déterminant dans le dénouement de crises et la création des conditions nécessaires aux transitions démocratiques, les missions d’observation des élections menées par l’Union africaine comptant pour beaucoup à cet égard.

Mais la célébration de ces progrès ne doit pas nous faire oublier que trop de gens en Afrique vivent encore sous le joug de dirigeants au pouvoir depuis longtemps, des hommes qui se préoccupent trop de la longévité de leur règne et pas assez de l’avenir qu’ils doivent bâtir pour leur pays. D’aucuns prétendent même croire en la démocratie – la démocratie se résumant pour eux à une seule élection, une seule fois. [Rires] [Applaudissements]

Or, cette conception de la gouvernance est rejetée par des pays de ce continent et au-delà. Pensez aux changements qui ont, récemment, balayé l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Après des années vécues sous une dictature, les gens exigent des dirigeants d’une nouvelle trempe; là où ils ont été longtemps réduits au silence, ils exercent leur droit de s’exprimer, souvent à pleins poumons. Là où les emplois sont rares et où une toute petite élite prospère, alors que le reste de la population tire le diable par la queue, les gens -en particulier les jeunes- expriment leurs frustrations au travers de leurs revendications sociales, économiques et politiques.

Leur message est on ne peut plus clair: le statu quo est fini; les vieilles méthodes de gouvernance ne sont plus acceptables; il est temps que les dirigeants rendent des comptes, qu’ils traitent leur peuple avec dignité, qu’ils respectent ses droits et qu’ils produisent des débouchés économiques. S’ils s’y refusent, il est temps qu’ils tirent leur révérence.

Tous les pays du monde ont des leçons à tirer de ces mouvements démocratiques, mais cette vague de militantisme, que l’on a fini par désigner sous le terme de «printemps arabe», revêt une importance particulière pour les dirigeants, en Afrique et ailleurs, qui s’accrochent au pouvoir à tout prix, qui suppriment toute dissension, qui s’enrichissent et enrichissent leurs partisans au détriment de leur peuple. À ces dirigeants, notre message doit être on ne peut plus clair: soyez à la hauteur de cette occasion historique; montrez que vous avez l’étoffe d’un chef en vous engageant dans une voie qui honore les aspirations de votre peuple; créez un avenir dans lequel vos jeunes auront foi, un avenir que vos jeunes défendront et qu’ils aideront à construire. Parce que si vous ne le faites pas, si vous pensez que les libertés et les possibilités que nous qualifions d’universelles ne s’appliquent pas à votre peuple, aux hommes et aux femmes sur un pied d’égalité, ou si vous ne souhaitez pas aider votre peuple à travailler et à vivre dans la dignité, vous vous trouvez à contre-courant de l’histoire, et le temps vous donnera tort.

Les États-Unis s’engagent à soutenir les pays africains qui sont déterminés à construire un avenir libre, pacifique et prospère, une tâche certes difficile, mais gratifiante. Nous comptons sur des institutions telles que l’Union africaine, des institutions acquises à la démocratie et à la gouvernance, pour continuer d’encourager les pays à suivre cette voie, faute de quoi ils risquent de se retrouver plus isolés que jamais.

Il est évident que créer les conditions qui permettront aux individus et aux collectivités de s’épanouir dans une démocratie ne se limite pas à la tenue d’élections; celles-ci sont nécessaires mais insuffisantes. La bonne gouvernance requiert des élections libres, justes et transparentes, des médias libres, un système judiciaire indépendant et la protection des minorités. Et la démocratie doit aussi donner des résultats qui profitent à la population : des possibilités économiques, des emplois et un niveau de vie amélioré.

En cette matière aussi, la carte de l’Afrique s’illumine de réussites. Six des dix économies qui ont connu la croissance la plus rapide dans le monde au cours des dix dernières années sont en Afrique subsaharienne, et ce pourcentage devrait augmenter au cours des cinq prochaines années. À l’heure où les investisseurs de par le monde cherchent de nouveaux marchés prometteurs qui méritent de s’y lancer, l’Afrique attire l’attention de tous les coins de la planète.

Croissance économique

Mais, un avenir prospère n’est pas garanti. Plusieurs des économies les plus dynamiques du continent dépendent d’une seule industrie ou d’un seul produit d’exportation, qui est souvent une matière première, et cela a de bons et de mauvais côtés, comme nous le savons tous. Cela peut décourager l’élan de nouvelles industries et des emplois qui les accompagnent, et risque de concentrer les richesses du pays entre les mains de quelques privilégiés. Entre-temps, bien que le taux de croissance monte en flèche dans certains pays, il n’augmente que trop lentement dans d’autres et la croissance sur papier peut prendre trop longtemps pour se traduire en nouveaux emplois dans tout le pays. Mais, c’est ce désir qui est particulièrement urgent parmi la jeunesse d’Afrique et que l’on ne peut ignorer.

Quand nous avons vu les soulèvements, d’abord en Tunisie puis en Égypte, ils reflétaient le désir du changement tant politique qu’économique. De nombreux jeunes ont dit qu’ils avaient étudié et travaillé dur. Il y a l’histoire tragique du jeune marchand de légumes qui a finalement perdu tout espoir, car quoiqu’il fasse, un régime corrompu ne lui donnait aucune chance de traduire la sueur de son front en bienfaits économiques pour lui et sa famille. Plus de 40% de la population du continent africain ont moins de 15 ans. Et les jeunes représentent près des deux tiers si l’on compte tous les moins de 30 ans. Ces jeunes sont en train de devenir adultes tous à la fois et sont tous connectés. Grâce aux médias sociaux, il n’y a plus de secrets car cette technologie incroyable peut apprendre à un jeune d’une région rurale dépourvue de routes mais où fonctionnent les téléphones portables ce qui se passe dans sa capitale ou dans d’autres pays.

Créer des emplois et des débouchés pour ces jeunes gens est un défi énorme, mais un défi que l’Union africaine s’est engagée à relever, je le sais. Votre sommet, plus tard, ce mois, ciblera l’autonomisation de la jeunesse pour le développement durable. Vous avez raison de dire que les jeunes doivent être inclus dans cette mission; autrement, les plus travailleurs, les meilleurs et les plus talentueux de vos jeunes soit seront frustrés et se dresseront contre les dirigeants de leurs pays, soit les quitteront pour trouver des débouchés dans d’autres. Après tout, les gens qui s’expriment le plus fort en Afrique le font avec une éloquence et un sens du militantisme dont nous devrions être fiers, en tant qu’ancienne génération. Ce sont des jeunes qui veulent faire quelque chose de leur vie. Il ne leur manque que les occasions d’y parvenir. (...)

Nous mettons encore plus l’accent sur le commerce. J’en ai parlé il y a quelques jours au forum de l’Agoa, à Lusaka. Au cours de la dernière décennie, les exportations non pétrolières de l’Afrique vers les États-Unis ont quadruplé, et nous ne commençons qu’à en découvrir le potentiel. Nous pouvons avoir beaucoup plus d’échanges commerciaux et nous en aurons. En fait, nous établissons des pôles régionaux de commerce, auxquels nous avons alloué 120 millions de dollars sur quatre ans, pour aider les entreprises à préparer un plan d’affaires et à apprendre à commercialiser leurs produits, et pour leur fournir les conseils techniques auxquels les petites et moyennes entreprises n’auraient pas accès autrement.

Cependant, le commerce ne doit pas seulement augmenter par-delà l’océan ou par-delà la mer avec l’Europe ou les États-Unis. Il faut l’accroître ici sur le continent. Il y a moins d’échanges commerciaux entre les pays subsahariens qu’à l’intérieur de n’importe quelle autre région du monde, bien qu’on y trouve autant de consommateurs et de producteurs – mais il y a des obstacles, des obstacles tarifaires, d’autres non tarifaires, des suspicions qui perdurent et qui doivent être éliminées pour pouvoir tirer parti de la locomotive économique que l’Afrique subsaharienne peut devenir.

Paix et sécurité (cas de la Libye)

Par ailleurs, il y a évidemment un autre pays dont la sécurité nous importe à nous tous, et c’est la Libye. La Libye a fait l’objet de bien des discussions parmi nous au cours des mois derniers. Je pense qu’il existe beaucoup de points sur lesquels nous pouvons nous accorder. Il ne fait guère de doute que les activités dont, hélas, le peuple libyen fait les frais depuis 40 ans vont à contre-courant de l’histoire. Et on ne conteste guère le fait que, bien que la Libye ait théoriquement le PIB le plus élevé d’Afrique grâce au pétrole, sa richesse est trop concentrée dans le cercle intime de M. Kadhafi.

Il est certes évident que les pays ici représentés ne s’accordent pas tous sur les mesures que la communauté internationale a prises à ce jour en Libye, à la direction du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce dernier, y compris ses trois membres africains, après avoir analysé les informations disponibles, a soutenu un mandat de l’Onu visant à protéger les civils, à prévenir un massacre et à susciter les conditions nécessaires à une transition vers un meilleur avenir pour le peuple libyen lui-même.

Je le sais, il y en a qui pensent toujours que les actions de l’Onu et de l’Otan ne se justifiaient pas. Et je sais qu’au long des années M. Kadhafi a joué un rôle majeur dans l’appui financier à un grand nombre d’États et d’institutions africains, y compris l’Union africaine. Mais il devient de plus en plus clair, chaque jour, qu’il a perdu sa légitimité de régner et qu’il y a bien longtemps qu’il aurait dû quitter le pouvoir.

J’ose donc espérer que, même si nous sommes en désaccord sur certains éléments de ce qui nous a fait arriver au point où nous sommes, nous pouvons tomber d’accord sur ce qui doit se passer maintenant. Car, tant que M. Kadhafi restera en Libye, le peuple libyen sera en danger, les réfugiés continueront de quitter la Libye par milliers, l’instabilité régionale ira vraisemblablement en empirant et les voisins de la Libye en subiront de plus en plus les conséquences. Rien de cela n’est acceptable, et Kadhafi doit quitter le pouvoir.

Je demande instamment à tous les États africains de réclamer un cessez-le-feu réel et le départ de Kadhafi. Je vous exhorte, de plus, à suspendre les opérations des ambassades de Kadhafi dans vos pays, à expulser les diplomates pro-Kadhafi et à augmenter vos contacts et votre appui au Conseil national de transition. Vos paroles et vos actions pourraient s’avérer décisives, pour en finir enfin avec cette situation et permettre au peuple libyen, à tous les Libyens, au sein d’une nation unifiée, de s’atteler à la rédaction d’une constitution et à la reconstruction. Le monde a besoin que l’Union africaine monte au créneau. L’Union africaine peut aider la Libye à réaliser cette transition que vous avez-vous-mêmes décrite dans les déclarations de votre organisation, une transition à un nouveau gouvernement fondé sur la démocratie, le progrès économique et la sécurité.

Alors que nous envisageons l’avenir, nous désirons coopérer avec l’Union africaine en vue non seulement de réagir aux conflits et aux crises, mais de les devancer, de faire œuvre commune sur un ordre du jour positif qui arrêtera les crises avant même qu’elles n’éclatent. Je crois que nous pourrons trouver de nombreux terrains de collaboration».

Note

1- Les inter-titres sont de la rédaction.