Théâtre : Le regard de Victor Mbila-Mpassi et Cheriff Bakala sur Sony Labou Tansi

Note utilisateur:  / 0
MauvaisTrès bien 

Les Editions du C.n.r.s (Centre nationale de la recherche scientifique) en France, ont publié en 2015, des poèmes inédits de Sony Labou Tansi, sous la direction de Claire Riffard, Nicolas Martin-Granel et en collaboration avec Céline Gahungu. Un ouvrage de plus de mille pages. Nous avons choisi de célébrer l’évènement, à notre manière, en donnant la parole à deux acteurs de la scène théâtrale congolaise, Cheriff Bakala et Victor Mbila-Mpassi.

Le premier est musicien, comédien et auteur de deux pièces de théâtre: «Martin Luther King apôtre de la non-violence», une pièce réalisée dans le cadre d’une résidence d’écriture à l’I.f.c (Institut français du Congo), et «Sony, la bombe à hydrogène», une pièce musicale présentée en grande première en novembre 2016 à l’I.f.c, puis dans le cadre du festival Mantsina sur scène qui s’est tenu à Brazzaville, du 10 au 20 décembre 2016.

Victor Mbila-Mpassi, quant à lui, a dirigé la régie son, lumière et plateau de l’I.f.c jusqu’à son départ à la retraite. C’est en qualité de régisseur qu’il intègre le «Roccado Zulu Théâtre» et participe aux prestations de cette troupe au festival de Limoges, en France, et sur les autres scènes culturelles d’Europe et du monde. Il a réalisé la mise en scène de «Sony, la bombe à hydrogène».

* Chériff, ta récente pièce musicale s’intitule «Sony, la bombe à hydrogène». Pourquoi ce titre, quelle en est sa signification?

** Cheriff Bakala: Il faut rappeler que dans l’écriture de Sony, il y a un poème qui s’intitule «Verba ou poème à hydrogène». Le titre de ma création vient de là. Mais pour moi, Sony est bien une bombe, c’est un écrivain engagé.

* Tu penses donc que l’œuvre de Sony a un caractère subversif?

**C. Bakala: Pour comprendre Sony, il faut le lire autant de fois qu’il est possible. Il va souvent à contre-courant de l’opinion publique. Il n’est pas subversif, c’est plutôt les gens qui font de lui un auteur subversif.

** Victor Mbila-Mpassi: A mon avis, l’art à la base est subversif. Quand Léonard de Vinci peint un tableau, il dit ce qu’il voit. L’art ne fait pas que caresser, il griffe, il fait pleurer et rire, etc. Sony s’intéresse à l’être humain, donc aux problèmes sociaux. C’est pour cela que sur sa carte de visite, il se présentait de la manière suivante: «Métier: Homme; fonction: Révolte; Nationalité: Afro-humaine». Sony est un révolté contre toutes les blessures de la société.

*Il vient de paraître une importante somme d’inédits de poèmes de Sony. Victor Mbila-Mpassi, toi qui connaissais bien l’écrivain, peux-tu nous parler du poète, en quelques mots?

V. Mbila-Mpassi: Sony est essentiellement un poète. La base de son œuvre est poétique, même si on le célèbre comme dramaturge. Des titres comme «La vie et demie», «Les sept solitudes de Lorca Lopes» ont un écho poétique. Sony est un alchimiste du verbe, il a apporté une bonne plus-value à la langue de Molière.

* Revenons à «Sony, la bombe à hydrogène». Cheriff Bakala, cette pièce est un recueil de textes tirés de l’œuvre de Sony. Quelle méthode as-tu utilisée, pour construire ce recueil?

** C. Bakala: La pièce est une mosaïque de textes et il me fallait écrire une histoire là-dessus du début à la fin, avec des textes qui se complètent. Je pense que quelque chose de surnaturel était en moi, quand j’ai réalisé ce recueil, jusqu’au point de chute. Je me suis battu pour trouver le fil rouge de ces textes. Et puis, j’ai approfondi mes recherches, en lisant des romans tels que «La vie et demie», «Les yeux du volcan», «L’Etat honteux».
* Certains textes de Sony et des textes d’une qualité appréciable, je pense par exemple à un texte comme «Ngana kongo», sont déclinés en langue kongo. Est-ce qu’il t’arrive d’interpréter certains textes de Sony en kongo. Et surtout, peux-tu nous dire comment le public d’expression Kongo, reçoit le message?

** Ch. Bakala: Tous les textes de Sony sont les bienvenus, et les textes en Kongo mieux encore. Je joue Sony dans toutes les langues qui me sont accessibles. On reprochait souvent à Sony de n’écrire qu’en Français, et c’est donc pour moi un plaisir de jouer Sony en Kongo. Le public le reçoit bien, quand il s’agit d’un public ouvert, qui fait l’effort de comprendre le comédien. Même si je devais me produire devant un public étranger, je souhaiterais qu’il se dise que le Kongo est une belle langue.

V Mbila-Mpassi: A propos du Kongo, il faut rappeler, ici, que Sony a été alphabétisé dans cette langue durant sa scolarité dans l’ex-Congo belge. C’est ce qui explique qu’il maîtrisait bien le Kongo, et c’est justement cette maîtrise du kongo, qui lui donnait la possibilité de malaxer la langue française. Ceci dit, force est d’admettre qu’un théâtre en langue kongo en dehors de l’aire kongo, pose problème. Idem pour un poème en langue ngare, en dehors de l’espace ngare.
* L’activité théâtrale comme on le sait, s’est épanouie de manière flamboyante dans les années 80. Comment expliquer un tel dynamisme?

** V. Mbila-Mpassi: Il y avait un état d’esprit, un engouement pour le théâtre qui explique l’épanouissement de la production théâtrale. Quatre troupes occupaient l’espace: Le théâtre de l’éclair, La troupe artistique ngunga, le Roccado Zulu Théâtre et le Théâtre des trois francs. La question de l’argent ne se posait pas. Après la guerre de 1997, tout le monde s’en va, les artistes se dispersent à travers le pays. Avec la venue de jeunes comédiens comme Dieudonné Niangouna, s’installe l’esprit de tournée: tu te produis en France et tu reviens au pays, ou tu n’y reviens pas.

C Bakala: Le Congo n’a pas cette politique d’aide au théâtre. En 2012, j’ai réalisé le spectacle de ma pièce «Martin Luther King, apôtre de la non-violence» sur fonds propres, mais avec le soutien de l’I.f.c qui m’a permis de monter mon spectacle.

* Cheriff Bakala, quels sont tes projets à venir en matière de création artistique?

** Ch. Bakala: J’envisage d’aller en studio pour enregistrer un album en chantier. Par ailleurs, je voudrais continuer à jouer «Sony, la bombe à hydrogène» dans les villes de Pointe Noire, Kinshasa et ailleurs dans le monde.

Propos recueillis par
Jean-José MABOUNGOU

Informations supplémentaires