Littérature : Deux romans de Dieudonné Nkounkou et un conte de Gabriel Kinsa publiés aux Editions Ices en France

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Dieudonné Nkounkou et Gabriel Kinsa ont publié, en 2016, aux Editions Ices, dirigées par Alain Kounzilat, en France, deux romans, dans la collection «Théâtre et Fiction»: «L’histoire secrète de Kimpa Vita» et «L’assassin du pont du centenaire», pour le premier, et un conte, «Les secrets de la colline bleue», pour le second. Dans «L’histoire secrète de Kimpa Vita», Dieudonné Nkounkou, avocat à la Cour d’appel de Montpellier (France), nous raconte, sous une forme romanesque, la vie de la prophétesse et résistante Kôngo Dona Béatrice, de son nom de baptême.


Dona Béatrice naquit en 1684, à un moment où le Kôngo connaît une période d’instabilité récurrente engendrée par les luttes des prétendants au trône. Mbanza Kôngo (Sao Salvador), le siège du pouvoir royal, déserté de ses habitants, n’est plus qu’un amas de cendre et ruines, et certaines provinces comme Ngoyo, Kakongo et Lwango passent sous le contrôle du Portugal.
Dans sa dixième année, nous apprend la geste de Dieudonné Nkounkou, elle est initiée au savoir ésotérique de la Marinda, une secte initiatique kôngo. Son initiation achevée, elle s’impose comme la grande prêtresse de la Marinda, sous l’appellation de Kimpa Vita.
A vingt ans, plongé dans un état de transe mystique, elle entend la voix de Saint-Antoine (Franciscain, Lisbonne 1195, Padoue, 1232) lui dire: «Je suis Saint-Antoine, j’ai été envoyé par Dieu pour apporter son enseignement aux Kôngo (…) Un nouveaux royaume va naître. Vous devez reconstruire la ville (Mbanza Kôngo, ndlr), relever les maisons, redonner à la terre sa fertilité et ses récoltes».
Kimpa Vita va donc se détourner de la société secrète de la Marinda et suivre le message de Saint-Antoine.
Son action religieuse s’établit sous la forme d’un mouvement politico-syncrétique, les antoniens, par référence à Saint-Antoine, considéré par les adeptes de ce mouvement comme le plus grand des Saints de la chrétienté.
Le mouvement antonien repose sur le dogme de la «suprématie de Nzambi-a-Mpungu (Dieu tout puissant, en langue kôngo, ndlr), un Dieu unique, avec ses anges noirs et son fils unique noir, né à Mbanza Kôngo». Le mouvement antonien prône l’abolition des fétiches et de la sorcellerie, en même temps que le bannissement des symboles de la foi catholique, tels les crucifix, les effigies des saints, les chapelets, etc. «… Dans ses prêches, Kimpa Vita marquait son désaccord contre le pape, les missionnaires et les sacrements de l’Eglise. Plus de baptême et de mariage religieux, exit la pratique de la confession individuelle, la récitation de la prière en latin, et la doctrine de l’eucharistie».
Au plan politique, le mouvement de Kimpa Vita dénonçait la traite des esclaves et la complicité des Capucins à l’endroit de ce commerce, de même qu’il appelait à la restauration du royaume et à la paix.
Assez vite, les antoniens éclipsèrent l’action évangélisatrice des missionnaires catholiques: «Les quelques rares églises qui n’ont pas été saccagées, sont désertées. Plus personne ne veut des sacrements des missionnaires capucins». Kimpa fut jugée par les pères capucins pour hérésie et condamner au bûcher, avec deux de ses compagnons antoniens, en juillet 1702. Avec «L’assassin du pont du centenaire», on passe à un tout autre registre, celui du polar.
Le corps d’un homme en lambeaux et décapité est découvert sur la voie ferrée du C.f.c.o (Chemin de fer Congo-Océan) qui passe sous le pont du centenaire. Les investigations de police parviennent à identifier le cadavre: il s’agit d’Albert Péa Bangui, un homme d’une quarantaine d’années, chef du personnel au magasin Monoprix sis en face de la gare de Brazzaville. Peu après cet assassinat, se produit une série de meurtres et les corps des victimes sont tous retrouvés au même endroit sous le pont du centenaire.
Quels sont les auteurs de ces crimes, leurs mobiles? Existerait-il une relation entre l’assassinat de Péa Bangui et les autres morts du pont du centenaire? Pourquoi toutes les victimes ont-elles été tuées au même endroit?
Les assassinats du pont du centenaire seraient-ils la conséquence d’une guerre que se livreraient les grands gangs de la capitale? Le gang «Ebendé» de Baluti Kani Vadio alias «Vieux Danger», un bandit originaire du Congo voisin, le gang «Mpéla» de Elion Ngankwo alias «Kester» et le gang «Mbila» de Louis Blaise Madinga alias «Bill Colson». Le commissaire central Joseph Kabamba surnommé «Broz le Tank» et son collaborateur, le jeune lieutenant Donald Salima, se lancent dans l’enquête. Où l’on se rend compte que l’urbanisation sauvage, la pauvreté endémique, le chômage des jeunes, etc., ont pour effet d’engendrer le grand banditisme. Une intrigue policière assez bien tissée.
Gabriel Kinsa, quant à lui, a choisi de nous proposer un récit fantastique, «Les secrets de la colline bleue».
Seyaa était le plus grand nganga (personne détenant des pouvoirs surnaturels) de toutes les savanes et forêts du royaume, un homme à la puissance magique si impressionnante qu’elle finit par inquiéter le kani, le chef du royaume, lequel va envoyer sa garde prétorienne détruire son futu (sac contenant le pouvoir magique du nganga). Cette destruction lui sera fatale puisque dépossédé de son pouvoir, Seyaa sombre dans la folie et devient Tabaa le fou.
En dix-neuf «phases» d’un récit émaillé de poèmes, Gabriel Kinsa, conteur et auteur de livres de jeunesse et de contes, nous retrace le voyage initiatique de Tabaa le fou. Ce conte est l’occasion pour l’auteur de nous exprimer son amour de la nature, en même qu’il tire la sonnette d’alarme à la suite de tous ceux qui, à l’intérieur du courant écologique ou à ses côtés, montrent que notre monde court à la catastrophe si rien n’est entrepris pour arrêter la dégradation accélérée de l’environnement: «La nature ne peut plus tolérer les agissements de l’Homme (…)».
L’auteur reprend à son compte aussi cette question de civilisation à laquelle les plus grands penseurs de notre temps tentent de réfléchir sans jamais aboutir à des solutions qui soient convenables pour tous les hommes: «Comment concilier les êtres entre eux, les choses entre elles, les êtres et les choses dans une nature respectée et partagée»?
Le conte de Gabriel Kinsa peut être lu, en outre, comme un cri de protestation contre la soumission de l’Afrique et la domination impérialiste, sur fond d’une certaine nostalgie pour la vie ancestrale: «Jadis dans nos forêts habitées/ tourbillonnait la barbarie de l’infidélité célébrée./ A la respiration éternelle,/ succéda le souffle vicié de la soumission./ Chut».
Un cri empreint de rage qui appelle les Africains à se ressaisir pour briser le carcan de l’assujettissement.

Jean-José
MABOUNGOU


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