Conte : Gabriel Kinsa et l’art du «Bimpoyila», dans “Les secrets de la colline bleue”

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Lorsqu’un conteur, donc un homme de parole, passe à l’écrit, le résultat peut être curieux. En plus, lorsqu’on sait qui a écrit ce que l’on lit, on a parfois l’impression de… «lire sa voix». Ce n’est pas désagréable, mais cela parasite un peu le message: ou bien on lit, ou bien on imagine comment celui qui a écrit l’aurait déclamé, mais on fait rarement coincer le texte et ce qui est dit, parce que tout le temps vient s’interposer l’auteur.

 

J’ai lu «Les secrets de la colline bleue», le dernier livre de contes de Gabriel Kinsa, édité à Paris par ICES, dans sa collection «Théâtre et fiction». Le regard court sur 122 pages et plonge dans un univers culturel qui rapproche, tout en le sentant loin. Seeya, enfant resté orphelin de mère très jeune, est élevé par son père qui «trois fois par semaine, l’emmenait à la rivière aux crocodiles». L’éducation à parfaire est loin des ardoises et des crayons: il s’agit d’une initiation en pure forme dont la rigueur, concession de l’auteur, sera atténuée par un «rattrapage» à l’école du Blanc.
Dans «Les secrets de la colline bleue», j’ai eu l’impression de me laisser prendre par la main par Gabriel Kinsa, le conteur et homme de théâtre qui, dans la lignée des héritiers du Rocado Zulu Théâtre du très regretté Sony Labou Tansi, est monté sur les planches et n’en est plus descendu. Du théâtre, oui, mais surtout du conte.
Au Musée Dapper de Paris, il est connu pour avoir égayé les soirées d’enfants avec les contes terrifiants de la cosmogonie kongo. Le conte l’a habité et ne semble plus le quitter, désormais. Car «Les secrets de la colline bleue» n’est que le dernier d’une liste de contes publiés qui commence à s’allonger.
Alors écrivain ou conteur? La question semble ne pas en être une, tant, même la parole, peut désormais se lire dans l’écrit et vice-versa, y compris dans un continent comme le nôtre où la parole est pourtant reine. La conviction de Gabriel Kinsa est, d’ailleurs, ferme sur la question:  «Dans le Congo actuel, en déshérence de sa culture, le conte reste le refuge, le trésor caché, la source inépuisable de la parole, de la réflexion, du partage avec l’autre, de la lecture de la nature. Le conte, c’est le regard, le souffle, le contact avec le milieu qui nous entoure: c’est la vie», soutient-il.
    Peut-être, puisque cela est, d’abord, destiné à être dit, le conte se prête-t-il, d’ailleurs, plus facilement à traduire la respiration cachée d’un peuple, ce que Gabriel Kinsa appelle «la réalité de son mysticisme».
    Dans l’entretien qu’il nous a accordée, il affirme que son livre trace «l’existence d’une civilisation où l’homme est en symbiose avec la faune et la flore, le visible et l’invisible, voire le cosmos», au travers du genre littéraire qu’il appelle le «bimpoyila». Il serait trop limitatif de définir ce genre comme «conte» uniquement: il y a, dans le bimpoyila, de l’allégorie, de la fantasmagorie, du merveilleux et de la divagation même, discours propres aux fous, dont on finit par savoir à l’âge adulte qu’il ne se réalisera jamais, mais dont on se dit toujours dans un coin du cerveau qu’il n’est pas totalement «sain» de le condamner sans se dire: «Et si c’était vrai?».
Voir se lever un père de famille et son fils aller à la rivière, y parler avec les crocodiles, est merveilleux à lire, terrifiant à penser, mais impossible à repousser de la raison, sauf à repousser sa propre culture où on du vrai, au vraisemblable et de celui-ci à l’impossible réalisable. Le bimpoyila est attachant. Le soir, il plonge l’enfant qui l’écoute dans une succession de cauchemars et de rêves ouatés, mais toujours avec la crainte de ne jamais transgresser un interdit.
Le conte est donc enseignement et pédagogie. Kinsa dit: «J’ai exploité ce genre littéraire. Cela m’a permis de faire des allers et retours avec une liberté totale» entre le réel et le fantastique.
«Je suis un artiste. Je puise mon inspiration dans ma culture. Ce qui pourrait paraître une forme de nostalgie n’est, en réalité, que le mélange de plusieurs saveurs».
Kinsa, qui nous promet une suite à ces secrets de la colline bleue, avoue ne pas savoir la forme que celle-ci prendra. Liberté d’artiste qui n’enferme pas à l’avance dans des moules, mais aisance de l’artisan qui, avec son argile ou son bois de fer, sait qu’il sortira une statue.
On attendra donc. Avec l’espoir que les prochains écrits soutiendront mieux la preuve de la minutie d’écriture et passeront par le tamis de la correction. Quelques coquilles, ici et là, font courir le risque d’affaiblir le récit par instant. Mais dans l’ensemble, on court les sentiers et les rivières du pays imaginaire où l’on est conduit sans grande résistance. C’est, sans doute, cela l’essentiel chez un conteur: savoir captiver son public.

Albert S.
MIANZOUKOUTA

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